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Novelliste (Le) n°1
Léo Dhayer (rédacteur en chef)
Flatland, novembre 2017, 207 pages,12€

« Une revue littéraire de patrimoine et de création dédiée à la nouvelle, offrant à ses lecteurs et ses lectrices ce qui s’écrit – et ce qui continue à s’écrire – de mieux en la matière, sans limite de genre et de longueur » : telle est la profession de foi de cette nouvelle revue mêlant nouvelles, articles, essais et illustrations du présent et du passé.



Des textes anglo-saxons nouvellement traduits

Parmi les textes dénichés dans le filon des temps passés, un roman tout d’abord, « Hartmann l’anarchiste » d’E. Douglas Fawcett (frère du fameux explorateur), initialement publié en 1893, se déroule dans les années 1920, et, à travers l’Attila, mis au point par de dangereux anarchistes britanniques après la découverte d’un métal d’une légèreté inattendue, anticipe les aéronefs et leurs usages militaires à venir. Il est difficile de se faire une idée sur ce roman d’anticipation ancienne dans la mesure où « Le Novelliste » n’en publie dans ce numéro que le premier tiers : nous y reviendrons dans notre chronique des livraisons suivantes.
“L’Indice intangible” (1915) d’Anna Katherine Green relève du domaine policier : un crime horrible, mystérieux, incompréhensible, une résolution qui doit pour partie au sens aigu de l’observation, pour partie à la chance. Une nouvelle marquée par une enquêtrice féminine si futée et si exquisément décrite qu’on a déjà envie de la retrouver – ce qui est d’ores et déjà possible avec « Les Problèmes de Violet Strange », recueil publié en début d’année dans la collection Baskerville dont nous reparlerons plus bas.
“Une année de génie” (1896), de George Griffith, prend place dans le vaste corpus des histoires d’opium et de haschich. Un texte de génie, pourrait-on presque dire, un texte magnifique en tout cas, exemplairement construit, philosophique, poétique, fantastique et dramatique à la fois, avec une belle ambiguïté temporelle – ainsi la séquence relevant de l’illusion pourra, au gré du lecteur, correspondre à celle où le personnage se voit écrire, ou, plus longuement, à toutes celles qui suivent ce moment jusqu’à la fin – qui n’est pas sans rappeler ces étirements de la durée propres à la drogue que l’on trouve chez les classiques comme Fitz Hugh Ludlow.
“Plus noir que l’enfer” (1905) d’Edith Nesbith s’inscrit dans un autre corpus, celui des terreurs classiques (l’obscurité, le cimetière…) et des défis que l’on se lance pour convaincre l’entourage de son propre courage, ou tout simplement pour affronter ses peurs. Ici, c’est à la fois de l’obscurité et du musée Grévin qu’il s’agit, avec un dénouement féroce que quelques lecteurs verront sans doute venir, mais conté dans une veine plutôt sentimentale qui en adoucit la noirceur. Enfin, “Dans les feuilles” (1899) d’Emile Pouvillon, ne relève pas de la littérature de genre, mais ce très beau texte poétique, avec sa fin en évanescence façon Aloysius Bertrand, méritait assurément d’être redécouvert.

Des récits francophones contemporains

Pour ce qui est des récits francophones contemporains, “L’Arrhénotoque” de Sylvain-René de la Verdière apprendra au lecteur le sens d’un terme peu usité (et pas tout à fait facile à placer dans la conversation). “L’Enfilade” de Bruno Pochesci, comme souvent potache et excessif, et dont le titre résume le propos, dévoile de nouvelles possibilités offertes par la science dans le domaine du libertinage – le lecteur intéressé trouvera de telles variantes, et bien d’autres encore, surprenantes d’inventivité, sous une plume plus policée, au fil des grands cycles de science-fiction de Peter F. Hamilton, et particulièrement dans sa Trilogie du Vide.
Avec “Les Enfants de Bohême”, Christine Luce, plus qu’une nouvelle, propose une scène d’un futur qui tourne au cauchemar, texte surchargé de licence poétique (les verres trébuchent, on est cahoté par les interjections), mobilière (une table posée sur des tréteaux, quel curieux échafaudage, une planche ou un panneau auraient suffi), anatomique (non, la trachée-artère ne sert pas à acheminer les boissons vers l’estomac), lexicale tendance synesthésies (des remugles grondent, un bourdonnement est zébré de rires), trouvailles peu utiles, qui, combinées à des anachronismes (le verbe flaquer, l’utilisation transitive de suinter) surchargent plus qu’elles ne rehaussent un récit où certains lecteurs entendront peut-être, grâce à son ambiance urbaine et horrifique, de lointains échos d’une mémorable nouvelle de William Gibson et John Shirley intitulée “Le genre intégré”.
Mélange Eros/Thanatos pour “Le Chien” d’Yves Letort, ambiances troubles avec réminiscences de rites sacrificiels et pointe de surréalisme, sans que la nouvelle puisse se réduire à une catégorie précise. Dans “De cuivre et d’ambre”, Dominique Warfa cède à l’évidence à la tentation autobiographique, prenant le risque de s’y égarer, manque de peu de déséquilibrer son texte en accumulant les détails-qui-font-vrai (et qui le sont sans doute pour la plupart), pour une histoire de machine infernale – un mécanisme volontairement décrit comme vernien ou steampunk – débutant dans les années soixante et trouvant sa chute et son épilogue un demi-siècle plus tard.

Essais présents, passés, et autres friandises

On trouvera également dans « Le Novelliste » un passionnant entretien avec Jean-Daniel Brèque au sujet de la collection Baskerville chez Rivière Blanche, trop méconnue, et à ce jour peu couronnée de succès, mais une belle démarche de redécouverte et bien des points et des intérêts communs avec ceux du « Novelliste », comme Anna Catherine Green et Violet Strange citées plus haut.
On lira avec intérêt “L’Étonnante carrière du Vengeur” enquête de Lionel Evrard étudiant sur une dizaine de pages richement illustrées la carrière d’un authentique navire de guerre construit entre 1762 et 1772, coulé par les Anglais deux ans plus tard, avant de réapparaître à travers la fiction vernienne et d’émerger, encore et encore, sous des formes et des avatars enfin décryptés, dans d’autres romans. Tout comme les nouvelles, les articles et essais méritent parfois d’être redécouverts, aussi « Le Novelliste » propose-t-il, en écho au roman de Fawcett, une anonyme « Visite au Black Muséum  » publiée dans le « Strand Magazine » de février 1894, qui ouvre au lecteur les porte du Home Office du New Scotland Yard, où l’on peut déambuler entre un biberon supposé explosif, un coffret de cigares à décapiter les fumeurs et autres remémorations d’attentats réussis ou avortés. Daté de mars 1897, un article de Robert Barr intitulé “Comment écrire une nouvelle” permet de découvrir l’ironie d’un auteur publié dans la collection Baskerville. Notons également, entre présent et passé, un article de Léo Dhayer, “À quoi bon les lire”, commentant des « strips » de Lewis Baumer extrait du « Punch or London Charivari » de décembre 1909 et consacrés aux gloires littéraires de l’époque, certaines encore connues, d’autres à présent oubliées.

Au final

Plus de deux cents pages à la fois denses et abondamment illustrées : pour cette première livraison du « Novelliste », le lecteur en aura assurément pour son argent. Avec des textes anciens et modernes, avec de véritables trouvailles, la ligne directrice fixée par Léo Dhayer est ici pleinement respectée. Une préface érudite, d’intéressantes notes en fin de texte, des notules en fin de volume consacrées aux auteurs et aux illustrateurs – contemporains ou d’époque – témoignent du sérieux de l’affaire. La réalisation n’est pas en reste, avec un format intermédiaire agréable et un véritable dos carré. Avec une dynamique courageuse compte-tenu d’un contexte marqué par un désamour injustifié de bon nombre de lecteurs pour la forme courte, « Le Novelliste » s’inscrit donc d’emblée dans une démarche de qualité, voisine de celle du « Visage Vert » : on ne peut que saluer l’entreprise et souhaiter qu’elle perdure.


Titre : Le Novelliste
Numéro : 1
Rédacteur en chef : Léo Dhayer
Comité de rédaction : Lionel Évrard, Nelly d’Arvor, Roland Vilère, Jean-Daniel Brèque
Design graphique et iconographie : Christine Luce, Frédéric Serva, André Virolle
Traductions : Noé Gaillard, Roland Villère, Léo Dhayer
Éditeur : Le Novelliste / Association Flatland
Pages : 207
Format (en cm) : 15,8 x 24 x 1,5
Dépôt légal :
Prix : 12 €


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Hilaire Alrune
20 octobre 2018


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