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Scarifiés (les)
China Miéville
Pocket, Fantasy, n°5880, roman traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), fantasy steampunk navale, 852 pages, novembre 208, 11€

Bellis Frédevin fuit Nouvelle-Crobuzon, en direction des lointaines colonies de Nova Esperium. Son bateau attaqué par les pirates, elle se retrouve citoyenne d’Armada, véritable ville flottante construite avec les épaves prises à l’ennemi. Son rôle de traductrice la pousse au cœur de multiples complots, tiraillant son désir de rentrer au pays, d’autant qu’elle refuse de se sentir chez elle dans la ville pirate.
Tandis que le couple qui gouverne la ville, les Amants adeptes de la scarification, entreprend une vaste quête pour invoquer un monstre des profondeurs, elle réussit, avec l’aide de Silas, un espion captif lui aussi, à prévenir sa patrie d’origine d’un péril qui la guette. Sans réaliser qu’elle a été manipulée par Silas, qui vient de lancer la flotte crobuzienne à leur poursuite. Mais pour quoi ? Pour venir à son secours ? Un seul homme vaut-il autant ? Et qu’en est-il d’Uther Dol, qui demeure dans l’ombre des Amants, une étrange épée battant son flanc ? Quel est son rôle dans cette quête de puissance ?

Je me mords les lèvres et les doigts en faisant un tel résumé. Saura-t-il vous appâter ? N’en révèle-t-il pas trop ? Car disons-le tout de suite, « Les Scarifiés » est un chef-d’œuvre, récompensé par le Bristish Fantasy Award en 2003.



Il se déroule dans la continuité de « Perdido Street Station », un roman couronné du prix Arthur C. Clarke et publié également par Pocket, en 2 volumes.
Néanmoins, « Les Scarifiés » débute par la fuite de Bellis de Nouvelle-Crobuzon, et les allusions au précédent roman resteront assez fugitives : Bellis craignait d’être arrêtée pour avoir été la maîtresse du personnage central de « Perdido Street Station ». Un coup d’œil en diagonale dans les pages de ce dernier semble indiquer qu’elle n’y apparaît cependant pas (ou très rarement). Car je dois avouer ne pas l’avoir (encore) lu.

Une aventure et un univers époustouflants

Il est d’autant plus agréable alors de pouvoir aborder « Les Scarifiés » comme une autre histoire, située dans le même univers mais indépendante, et pas une suite. Loin de moi l’envie de critiquer les sagas en plusieurs volumes, mais être obligé de lire pavés sur pavés est parfois fatigant. Ici, le seul inconfort qu’on pourra éprouver vient d’une relative absence de descriptions des races humanoïdes côtoyées. Néanmoins, ce manque se justifie par le brassage ethnique du monde de Bas-Lag, et la forme première du récit, une lettre écrite par Bellis. En effet, pourquoi décrire des choses, des êtres qui nous sont familiers ? Mais on s’acclimate vite, et la fuite de Bellis pour les flots de l’Océan Démonté sera l’occasion de tirer un trait sur son ancien monde quotidien.

En sus d’un vocabulaire marin très pointu (avec parfois des termes d’une grande précision, comme amariner ou hinterland), la langue est riche et l’auteur amateur de phrases longues, à la construction rythmée par les adjectifs et les participes passés (qui s’accordent ou pas…). Une forme quasi impeccable sert donc une histoire qui sait s’emparer des ressorts classiques de la fantasy, de l’aventure navale et du complot politique. Tous liés, ils produisent un roman qu’on peine à lâcher, où l’action savamment dosée sait s’insérer aux moments-clés de la quête des Amants.

Au-delà de l’aventure, le parcours des différents exilés est l’occasion d’une réflexion sur la notion de patriotisme et de loyauté. Ainsi, le personnage de Tanneur Sacq, au départ esclave mutilé de Nouvelle-Crobuzon, est-il heureux de prêter allégeance à Armada, où on ne s’attarde pas sur les greffes monstrueuses effectuées sur sa personne. Néanmoins, lorsque Bellis fait appel à lui pour prévenir son ancienne cité du péril qui l’attend, il demeure en lui, au-delà de la haine pour les puissants qui l’ont condamné, un amour de sa patrie et de ses amis qui va le pousser à aider la linguiste.
Dans le même esprit, Armada prend des airs d’utopie, par son choix d’offrir la citoyenneté à ses prisonniers, quels que soit leur passé et leur race. Ainsi se côtoient anciens ennemis, ex-esclaves et aristocrates déchus, hommes-cactus et hommes-moustiques. Sans parler des races marines.

L’univers, oscillant entre la fantasy pirate et le steampunk, change radicalement des ambiances dérivées de l’univers de Tolkien. Il y règne une dose de technologie suffisante pour rendre crédible à nous autres, pauvres lecteurs rationnels, la possibilité d’une telle ville flottante et des projets titanesques qu’elle met en œuvre, qui permet de rapprocher l’œuvre de China Miéville de celle de Jules Verne. Le tout saupoudré de thaumaturgie et autres sciences à demi magiques.
Et au milieu de ce récit, une femme dont les actes auront le même rôle catalyseur que ceux du héros de « L’Assassin Royal » de Robin Hobb. Le récit alterne entre les évènements dont Bellis est témoin (voire actrice) et ses doutes légitimes quant à son avenir et les raisons des choix de chacun. Le texte sait impliquer le lecteur dans les manipulations des puissants comme dans les craintes des Armadiens d’adoption, que ce soit lors de grandes batailles ou de malheurs plus intimes.

Vif, prenant, dépourvu de superflu et riche en surprises, on regretterait presque de ne pouvoir en lire d’une traite ses 850 pages.
Aussi, prenez le temps de le savourer…

Tolkien, Verne, Hobb. Miéville se révèle avec « Les Scarifiés » la synthèse de ces trois auteurs, et nous offre un véritable plaisir textuel, dont on ne saurait se priver.

Appendice

Tout comme Ayerdhal, dans la préface de son « Histrion », remerciait Guy Abadia d’avoir si bien traduit l’œuvre de Frank Herbert, je voudrais faire part à la traductrice Nathalie Mège de toute ma gratitude, car son travail fort habile nous permet, à moi et aux autres non-anglicistes, de nous délecter d’un roman magnifique et d’une grande richesse stylistique.
J’ignore si c’est à elle que l’on doit le changement de titre (The Scar fait en effet référence à un lieu central, la Balafre, évoqué à partir de la 600e page), néanmoins je ne saurais lui en tenir rigueur, car cela ne nuit en rien à l’intrigue. Bien au contraire, il centre un peu plus l’action sur les Amants aux cicatrices fusionnelles.

Si vous souhaitez en savoir plus sur l’auteur, le magazine Bifrost lui consacre un dossier dans son numéro 53, dont il est question ici.

Je ne saurais quoi dire de l’éditeur Pocket, qui après avoir publié les 1000 pages de « Perdido Street Station » en deux volumes, nous propose ici un pavé de 850 pages. Si le prix s’en ressent à la baisse (un tiers de moins, ce qui n’est pas négligeable), difficile de lire un poche de près de 4 centimètres d’épaisseur sans en casser le dos (ou alors, au prix de douleurs dans les doigts). De plus, l’absence de cahiers et l’encollage assez léger ne le rendent pas très solide. Et un dos cassé sur un poche de cette épaisseur, ça veut dire une pliure à angle droit, un livre intenable qui s’ouvre toujours à la cassure, et qui ainsi fragilisé va tôt ou tard se déchirer. À défaut d’un meilleur encollage, une édition en deux volumes (pour le même prix ou presque) de 400 pages aurait été plus confortable.

Mon œil n’a pas pu s’empêcher d’accrocher quelques petites choses :
- page 116 : … à croire que son crâne s’était changé en média épais > “medium” aurait mieux convenu.
- page 362 : … sur le bastingage de la place forte des Amants. > pourquoi de l’italique ?
- page 392 : Lorsqu’elle y entra, d’autres qu’elles, déjà réveillés, observaient. > pas de S à elles.
- page 454 : Or je sais que cela signifierait pour vous d’être... d’être entre guillemets secourus > pas de S à secouru, le “vous” représentant un seul interlocuteur.
- page 458 (haut) : ... aux pirates kepari > il manque un K à “kekpari”.
- page 478 : Puis Dol me raconte qu’il y est allé, qu’il a carrément vécu sur place > c’est de Silas
Fennec et non de Dol qu’il s’agit (Dol est le sujet du paragraphe suivant : « Et maintenant, je ferais la connaissance d’une 2e personne (...). Et pas un voyageur, cette fois, mais un autochtone ? »).
- page 535 : J’ai cru comprendre qu’Uther Dol te faisait la cour ? continua-t-il > ce n’est pas une forme interrogative, donc pas de point d’interrogation.
- page 602 (haut) : ... des contaminations non autorisées ; on avait...> manque un espace avant le point-virgule (qu’ici, le logiciel met automatiquement).
- page 608 (bas) : Tous (...) jouaient des coudes pour aller écouter le combattant Uther Dol, leur donner des ordres > la virgule est en trop.
- page 627 : ... pour regarder au loin les dreadnoughts qui pilonnent > le terme devrait être en italique (ce n’est pas la première fois qu’il est employé, les autres occurences ne subissent pas de basculement de style).
- page 653 : ... merdre ! > seule occurence de ce mot, donc je suppose qu’un R est de trop.
- page 656 (bas) : ... imperturbable en diables. > l’expression « en diable » ne se met pas au pluriel.
- page 690 (haut) : Ce que je lui ai vu mettre en oeuvre. > je l’ai vu ?
- page 697 : ... impavide en diables > l’expression « en diable » ne se met pas au pluriel.
- page 765 et suivantes : les dialogues des Strangulots sont introduits par un tilde plutôt qu’un tiret cadratin, mais peut-être est-ce un simple effet de style...


Titre : Les Scarifiés (The Scar, 2002)
Auteur : China Miéville
Traduction (de l’anglais) : Nathalie Mège
Couverture : Marc Simonetti
Editeur : Pocket
Site Internet : fiche du roman
À lire dans le même univers : « Perdido Street Station » (Pocket & Fleuve Noir)
Collection : Fantasy
Catégorie : 14
Numéro : 5880
Pages : 852
Format (en cm) : 17,8 x 11 x 3,7
Dépôt légal : novembre 2008
ISBN : 978-2-266-15499-4
Prix : 11€



Nicolas Soffray
6 avril 2009






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