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Perdido Street Station
China Miéville
Pocket Fantasy, 2 volumes, n°5922 & 5923, roman (traduction Anglais), SF, 448 + 544 pages, 7,60€ & 8,60€

Nouvelle-Crobuzon : une ville gigantesque où une improbable densité de races extraterrestres se côtoient tant bien que mal, sans franchement se comprendre. On se supporte, on fait un peu de business et c’est tout.

Isaac Dan Der Grimnenbulin (!), un scientifique dont les recherches se déroulent en marge de l’establishment universitaire, vit avec une Khépri, une humanoïde à tête de scarabée. Il est contacté par un être de la race des Yaghareks, un homme-oiseau, mis au banc de sa communauté par ses congénères.
Ce paria souhaite qu’Isaac lui rende le pouvoir de voler !

En acceptant ce défi, notre pauvre humain va déclencher un déchaînement d’événements improbables dont il ne soupçonne ni la portée, ni les implications.



« Perdido Street Station » : au moins et c’est déjà ça, un beau titre !
Précédé d’une réputation flatteuse et de nombreux prix littéraires SF, encensé par la critique, voici donc en édition de poche (Pocket) et deux volumes, cet artefact étrange.
Autant le dire tout de suite, il y a ceux qui aimeront énormément et ceux qui ne survivront pas aux trois premiers chapitres. Les uns et les autres auront de bonnes raisons. Légitimes, justifiables et compréhensibles.

Oui, « Perdido Street Station » est un grand roman. Non, il ne se lit pas facilement et ne se comprend pas sur le mode classique. Condition sine qua non à l’aventure, il faut aussi aimer la lecture pour la lecture, les périphrases, les digressions, la surabondance des adjectifs, la débauche d’efforts purement littéraires, afin d’entrer dans le lard de l’intrigue. Et encore, ce n’est pas gagné !

Car « Perdido Street Station » est l’équivalent d’un livre-monde condensé dans une cité alien du futur. Un livre-cité en quelque sorte. Des humains et une bonne dizaine d’autres races extraterrestres cohabitent à Nouvelle - Crobuzon.
Isaac Dan Der Grimnenbulin -rien que le nom du héros sonne déjà comme un avertissement aux oreilles du lecteur méfiant- vit un peu d’amour et beaucoup d’eau fraîche auprès d’une charmante Khépri. Certains de ces humanoïdes à tête de scarabée, qui évoquent les Dieux graphiques d’Enki Bilal à nos pensées, fréquentent les humains. D’autres non, qui continuent à perpétuer leurs traditions dans des quartiers où eux seuls habitent.
Et durant les deux cents premières pages de « Perdido Street Station » (je confirme l’avis de mon éminent collègue), China Miéville use -et abuse parfois- de ce plaisir de la découverte sans frein aucun.
On passe d’un quartier à l’autre, d’un bar glauque à une galerie d’art, des bas-fonds de la cité aux coins les plus huppés. On croise sans raison, croit-on, et au hasard des rencontres, tel représentant d’une race, repris de justice ou commerçants, d’étranges sculpteurs aliens, des messagers ailés pas très finauds et ainsi de suite.
Puis, une figure que l’on devine vitale car décrite et présentée avec moultes précautions narratives apparaît et l’on croit enfin tenir le bon bout. Las, c’est râpé car on ne reverra le bonhomme que cent pages plus loin... Et encore, rien n’est certain !

Événements incompréhensibles, personnages nombreux et l’absence d’une ligne directrice centrale font que l’on se perd un peu dans l’exploration ambitieuse et jubilatoire proposée par le romancier.
Est-on dans la fantasy revendiquée par la collection Pocket ? Que nenni ! S’agit-il d’un space opera ? Point du tout !
Des traces de thriller SF, un peu de cyberpunk, des éléments du steampunk, un ton new wave ? Certes mais pas que ça... Ou beaucoup plus que ça !

Le roman échappe à toute classification, à tout jugement, se dérobe et se frotte à tous les genres. L’exercice de style devient alors tout à la fois brillant et brumeux. À ce stade, vers la page 150, le lecteur est épaté ou dégoutté mais pensif.

L’impression ressentie est juste et volontairement provoquée. China Miéville sait très bien où il va. Son but est simple, il souhaite perdre le lecteur dans SA ville, le noyer dans un torrent d’odeurs sublimes ou nauséabondes, l’immerger totalement dans un cadre géographique et social qu’il a totalement structuré à son attention.

Le romancier va donc aussi multiplier les descriptions architecturales et nous faire visiter sa cité de long en large et même en travers. Il va aussi utiliser un bestiaire extraterrestre sur le mode surmultiplié, par ailleurs étrange et incroyable. Situé quelque part entre la taverne de « La Guerre des Étoiles » mais sans la frivolité distractive du film, ou quelques épisodes de l’univers « Star Trek » dénués de toute naïveté, c’est aussi auprès d’une mythologie occidentale broyée par le génie génétique et la SF que China Miéville affûte ses outils.
On peut légitimement penser qu’il n’y a rien de logique à cela, mais au fond, aucun roman de SF n’est logique... On demande juste à l’écrivain d’être crédible, de se faire le parfait interprète du rôle de Dieu omnipotent qu’il tient à travers ses romans.

Et c’est exactement ce que finit par accomplir China Miéville. Il crée un univers total, localisé en un endroit précis. Il anime des personnages dont la fonction est obligatoirement double :
justifier la société dévoilée et servir l’intrigue tôt ou tard. Pas de hasard créatif, nous l’avions dit !

Le récit peut alors se révéler dans son ultime paradoxe. C’est bien le hasard, un enchaînement d’événements improbables, qui va ouvrir en grand les portes de la compréhension, le rideau sur la grande scène.

Construit à l’image des grands romans du 19ème siècle, pas si éloigné que cela du surréalisme picaresque de la littérature sud-américaine, « Perdido Street Station » sort du cadre habituel de la SF pour y revenir par la grande porte.

Un roman foisonnant et étourdissant mais à réserver à un public de lecteurs exigeants et séduits par les narrations volontairement complexes. Chapeau bas également à la traductrice.
Contrairement aux propos dithyrambiques publiés ici ou là, « Perdido Street Station » nécessite un effort de lecture assez intense.
Durant un bon tiers du roman, on se coltine le principe de l’effort inutile sans espoir certain d’une récompense, en se demandant sans cesse, mais pourquoi, mais pourquoi !
Et puis, la super cagnotte vous tombe dessus, mais ne se dévoilera qu’à ceux qui, prévenus, auront su patienter et se seront acclimatés au sujet sur la longueur.

Après ça, vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous a pas prévenu !

PS : China Miéville a brillament poursuivi l’exploration de sa cité dans « Les Scarifiés » (Fleuve Noir, 2005).

Titre : Perdido Street Station 1 & 2 (2 volumes)
Auteur : China Miéville
Première édition France : Fleuve Noir, Rendez Vous Ailleurs (2003).
Traductrice : Nathalie Mège
Couvertures : Marc Simonetti
Éditeur : Pocket, 12, avenue d’Italie, 75013 Paris
Collection : Pocket Fantasy
Numéros : 5922 & 5923
Site Internet : Pocket, Volume 1 & Volume 2
Format (en cm) : 2 fois 10,8 x 2 x 17,7 (poche)
Pages : 448 & 544 pages
EAN : 9-78226-165402 & 9-78226-6165419
ISBN : 2-266-16540-2 & 2-266-16541-0
Prix : 7,60€ & 8,60€


Stéphane Pons
21 mars 2007






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