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Le cyberespace de l'imaginaire




Void Star
Zachary Mason
Hugo Romans, Nouveaux Mondes, science-fiction, traduit de l’anglais (États-Unis), 541 pages, septembre 2018, 22,50 €

Gilles Dumay aurait souhaité publier « Void Star » dans la nouvelle collection « Albin Michel Imaginaire », dont les premiers volumes sortent ce mois-ci. Au final, ce sont les éditions Hugo qui l’ont emporté pour en faire le second titre de leur collection « Nouveaux Mondes ». Il suffit de se plonger dans les premiers chapitres, très brefs, pour comprendre pourquoi ce livre a suscité tant d’intérêt.



« Les IA n’ont rien à voir avec ça, et leurs idées sont d’une toute autre nature. Les questions terrestres leurs sont aussi étrangères que l’algèbre tensorielle à nos yeux. Pour elles, le monde physique revêt un caractère fantomatique, si tant est qu’elles le perçoivent. Certaines n’ont même aucune conscience du temps.  »

Dans un futur non daté – mais il est dit que l’un des fondateurs de Google doit avoir dans les cent cinquante ans, ce qui situe le récit aux environs des années 2140 – le monde a évolué en suivant les grandes lignes qui se dessinent sous nos yeux. Les pouvoirs politiques et les états se sont effrités. Les changements climatiques ont redessiné la géographie. Les drones sont omniprésents. Les plus riches peuvent bénéficier, à des prix exorbitants, de cures de rajeunissement annuelles. Moins visible a été la survenue de la singularité : Metatemetatem, une série d’intelligences artificielles, a fabriqué d’autres intelligences artificielles devenues incompréhensibles pour les humains. Les logiciels, désormais, proviennent de ces « machines ineffables », pour reprendre la belle formule de l’auteur, un mystère dont pas grand-monde ne se soucie – on notera, incidemment, qu’il s’agit là d’un élément qui relève à peine de la science-fiction, les scientifiques à l’origine des machines pratiquant le « deep learning » étant d’ores et déjà incapables de décrire les processus grâce auxquels elles progressent.

« Les formes géométriques abstraites qui clignotaient sur la télé sont remplacées par un bleu profond et cristallin, la même couleur que celle du diagnostic de son implant, presque comme si cela allait de soi, comme si son histoire s’insinuait partout et que le monde était son palais mémoriel.  »

Dans ce monde futur, le roman suit les aventures de plusieurs personnages dont, on le devine, les trajectoires finiront par converger. Kern, un adolescent des favelas de Los Angeles, féru d’arts martiaux, voleur sur commande de plus gros poissons que lui, a trouvé durant son enfance un ordinateur au rebut dont les jeux et programmes, conçus par une organisation humanitaire pour éduquer les enfants sans ressources, lui ont beaucoup appris (belle idée, mais idée inquiétante également, voulant qu’une machine programmée par des hommes programme un homme à son tour). Cromwell, magnat d’Applied Structures Incorporated, géronte d’une richesse inimaginable. Thalès, fils d’un ministre brésilien tué dans un attentat et lui-même gravement blessé. Akemi, actrice en herbe prête à tout pour réussir. Et enfin Irina, jeune femme faisant partie de très rares individus capables de comprendre partiellement les intelligences artificielles. Les trois derniers personnages ont en commun une particularité unique : ils sont porteurs d’un implant mémoriel qui leur permet de ne rien oublier. Un implant mémoire qui a tout du procédé expérimental : quelques dizaines de personnes au monde ont été implantées, seule une poignée d’entre elles a survécu.

« Et là, une surface à peine perceptible, telles des îles sur l’eau sombre qui se rapprochent à toute vitesse, se dévoilant sous la forme de denses massifs de glyphes agités, si grands qu’elle ne voit plus qu’eux au moment où elle est emportée dans une fugue.  »

Tous les éléments de la grande tradition cyberpunk sont présents : mondialisation, dérégulation et multinationales sans scrupules, armées privées, drones tueurs, experts en arts martiaux, traçage informatique, plongée dans le cyberespace, contact avec des IA définitivement « autres », progrès foudroyants de l’ingénierie génétique (avec l’immortalité en ligne de mire et, pour les plus riches, en ultime convoitise), artistes vecteurs de glyphes et de symboles d’une importance considérables, équivalents (en moins tragiques) des « traits-plats » gibsoniens, réalités virtuelles, fantômes dans les machines. On suivra donc les trajectoires à la fois complexes et tendues, avant tout d’Irina, heureusement aidée par sa fidèle chasseuse de contrats et par son ami Philip (lequel s’enrichit grâce à une entreprise commercialisant pour des marques automobiles de prestige comme Pagani ou Lotus des moteurs, créés par des IA, que même ses meilleurs ingénieurs peinent à comprendre), et de Kern qui passe de sa favela au vaste monde à la recherche de l’incarnation d’une voix qui le guide depuis un téléphone volé. Des aventures sans temps mort, des mystères qui s’accumulent, des découvertes inattendues.

« Je ne perds rien. Je me rappelle tous les ciels, tous, et la lumière qui change chaque seconde. Je me souviens des feuilles qui s’agitent dans le vent. Et tout reste très net. Ça a toujours été là, mais autrefois cela coulait sur moi, comme si je me trouvais au milieu d’une rivière sans jamais me mouiller. »

Si les facettes cyberpunk et techno-thriller sont au premier plan de « Void Star », on mettra aussi au crédit du roman quelques passages magnifiques et riches en émotion, le plus souvent en rapport avec la thématique de la mémoire. Ainsi de ce très beau chapitre où Irina, au chevet d’un de ses amis à l’agonie, victime des effets néfastes de son implant mémoriel, lui fait don dans ses derniers instants de ses plus beaux souvenirs. Ainsi de ces passages, souvent discrets, jamais développés, où apparaît cette différence due à une mémoire parfaite, qui fait de leurs porteurs des individus fondamentalement différents, par exemple lorsque Irina confie à son ami Philip : « Je n’ai pas de versions passées. Il n’y a qu’un immense présent. Rien ne disparaît, chez moi. » De l’émotion, mais aussi de belles images, parfois inattendues, outres celles que génère une prose calquée sur celle de William Gibson, comme lorsqu’un milliardaire grec, père de Constantin, l’ami défunt d’Irina, la coiffe d’une couronne antique dont nul hormis lui ne connaît l’existence, en lui confiant que sa véritable couronne cachée en elle est son implant mémoriel – implant qui contient désormais une partie de la mémoire de son fils. “Parfois, je me rappelle des choses qui lui sont arrivées et je les confonds avec mes propres expériences” , explique-t-elle. “Le plus souvent, je parviens à les différencier, mais pas toujours, apparemment. C’est un peu comme si j’avais incorporé une infime parcelle de son âme”.

« Ton monde est une ombre et un mystère dont je ne me serais pas soucié s’il ne m’avait pas fallu les ressources nécessaires pour penser. »

D’un bout à l’autre du roman, l’influence de William Gibson est criante. Zachary Mason ne se laisse jamais aller au jeu facile des références explicites, des allusions directes ou voilées, et le monde qu’il décrit, hormis quelques-unes de ses grandes lignes, n’est pas non plus tout à fait celui que Gibson mettait en scène à l’époque. Pourtant, à chaque chapitre, à chaque paragraphe presque, l’empreinte de l’auteur de « Neuromancien » est visible. Zachary Mason a à tel point intégré l’héritage de Gibson, à tel point travaillé ses techniques d’écriture – une écriture, dense, au présent, imagée, avec un soin particulier apporté aux formes, aux schémas, aux couleurs, aux éclairages, aux textures – que l’on croirait lire Gibson lui-même. Un magnifique hommage à ce « Neuromancien » qui a marqué les années quatre-vingts et qui reste un classique à lire et à relire : s’il arrive à Gibson d’exprimer quelques regrets – comme de n’avoir pas su anticiper les téléphones portables – force est d’admettre que ses grandes thématiques, qui pour une part recoupent celles de « Void Star », restent toujours d’actualité.

On trouvera également ici et là, dans le monde de « Void Star » peu à peu gagné par le chaos, et qui en de maints endroits retourne à l’état sauvage, de très nets échos ballardiens. Zones industrielles abandonnées, derniers étages des buildings de Singapour progressivement noyés par les eaux dans lesquels des individus à la dérive se laissent aller à de dernières fêtes, et enfin, abandonnée et en déshérence sur un lointain atoll, une tour sans fin destinée à servir d’ascenseur satellitaire qui n’a jamais fonctionné, avatar évident de ces pas de tir désaffectés à travers lesquels errent bien des personnages imaginés par James Graham Ballard. Des géographies, des topographies entre mémoire et oubli qui témoignent d’un monde en dissolution lente et font écho aux mémoires vacillantes des individus cérébralement implantés.

On ne pourra guère faire, pour la forme, que deux reproches à « Void Star  ». Sur le détail scientifique, il est question un moment d’un virus immortalisant un diptère, dont on a l’impression qu’est envisagée l’application à l’homme sans expérimentation préalable, sans étape intermédiaire, ce qui est assez peu crédible. Concernant l’ouvrage dans sa globalité, et même si l’écriture conserve toujours la même densité, on a le sentiment qu’à mi-roman le récit louvoie un peu, perd de vue son argument, son objectif, et qu’il aurait sans doute gagné à être plus court.

Reste le titre. « Void star  », c’est le satellite le plus lointain, le but ultime du jeu qui, de l’enfant perdu qu’était Kern, a fait un homme. Void », c’est aussi un terme de vieux langages de programmation, qui signifie que c’est la fin, l’impasse, qu’il n’y a rien, que l’on retourne en arrière. Les buts ultimes de « Void Star », pourtant, dans un monde qui pour une part évolue et pour une autre part retourne en arrière, ne sont ni le vide ni le néant, mais bel et bien le contraire : la mémoire absolue et l’immortalité, toutes deux intimement liées, car, comme le rappelle l’un des protagonistes, «  La mort c’est la fin de la mémoire ». De grands enjeux, donc, la mémoire, la mort, l’identité, dans un futur à la fois proche et crédible, pour ce « Void Star  » qui apparaît comme un hommage revendiqué à William Gibson, et qui, s’il n’innove pas fondamentalement, fait pleinement honneur au genre.


Titre : Void Star (Void Star, 2017)
Auteur : Zachary Mason
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Laurent Queyssi
Éditeur : Hugo
Collection : Nouveaux mondes
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 541
Format (en cm) : 14,5 x 22,5
Dépôt légal : septembre 2018
ISBN : 9782755637526
Prix : 22,50 €


Hugo et Cie sur la Yozone :

- « Armada » par Ernst Cline
- « Hunter » de Roy Braverman


Hilaire Alrune
5 septembre 2018






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