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YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




Céline Maltère : les femmes en vedette
Juin 2018
Un entretien Yozone

En 2015, Céline Maltère a débarqué dans le paysage de l’imaginaire français avec « Les cahiers du sergent Bertrand » aux éditions Sous la cape. L’année 2016 s’est révélée fertile : les recueils « La grotte aux nouilles » (Sous la cape) autour des tableaux de Jean-Jacques Gévaudan, « Scènes d’esprit et autres nouvelles » (Les Deux crânes) et « Vénus 13 » (Mi(ni)crobe), ainsi que deux romans à La Clef d’Argent, « Le cabinet du diable » et « Les corps glorieux », le premier tome du « Cycle de Goth », dont le second tome « Les vaniteuses » est sorti en mai 2018 chez le même éditeur. Et 2017 a été l’année des « Nouvelles charcutières » (Ginkgo éditions).
De ces œuvres se dégage un imaginaire décalé, imprégné de fantastique et inspiré à l’occasion de faits réels ou de tableaux.
Céline Maltère aime surprendre, que ce soit par le fond ou la forme, et tout naturellement la Yozone a souhaité lui poser quelques questions, afin de mieux la connaître.




Céline Maltère sur la Yozone :
Le cycle de Goth
- tome 1 : « Les Corps glorieux »
- tome 2 : « Les Vaniteuses »

- « Le Cabinet du Diable »
- « Les nouvelles charcutières »
- « La Cité des Brumes » en collaboration avec Sylvain-René de la Verdière


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Photo prise par Caya

Yozone : Bonjour Céline, pourriez-vous brièvement vous présenter aux lecteurs de la Yozone ?

Bonjour, François. Je suis l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles, de romans et de poésies et, parallèlement, je suis professeur.

Yozone : Dans « Les nouvelles charcutières », vous semblez dans votre élément et pourtant je vois que vous êtes professeur agrégée de lettres classiques. Des regrets quant à votre choix de carrière ?

Peut-être que c’est la même chose, de charcuter la viande et de charcuter les esprits, de les préparer, les « farcir », les façonner ? Je suis charcutière à ma façon, comme les héroïnes de mes nouvelles qui ont souvent d’autres obsessions que la préparation des saucisses.

Yozone : Vos œuvres montrent souvent la prédominance des femmes sur les hommes. En effet, « Le cycle de Goth » met en avant des reines, la charcuterie que vous élevez au rang d’art est réservée aux femmes, la boucherie moins prestigieuse l’étant aux hommes. Un commentaire ? Ou plusieurs ?

Vous avez raison. J’aime créer des héroïnes, leur faire tenir la vedette, peut-être parce qu’il y a plus de possibilités à faire agir et aimer les femmes. La mythologie a créé des héros, au sens de demi-dieux ; mais, si on y pense, les héroïnes sont toujours des femmes à sauver. Quel Hercule, quel Achille au féminin ? Hélène est enlevée ; Andromède est ravie au monstre. Des mères ou des maîtresses, des criminelles, mais rarement à l’origine d’exploits. Elles sont destinées à l’homme et au mariage, elles sont là pour enfanter. Ce ne sont pas des demi-déesses. Avec les reines du « Cycle de Goth », je peux inverser ces valeurs. Sans être d’essence divine (quoique leur père Goth soit une sorte de fils des diables), tout leur est permis : Kationa laisse se déchaîner son désir ; Katarina attaque le Temps et remet en question le lien homme/animal ; et Katia défie les limites de la science, bien qu’elle puisse être vue comme une synthèse (non un mélange) de ses deux cadettes. Je trouve le personnage féminin plus intéressant, plus érotique. Il offre plus de possibilités.

Yozone : Quelles sont vos inspirations pour « Le Cycle de Goth » ? Des personnages réels vous ont-ils inspiré les figures de Kationa, Katarina et Katia ? Y a-t-il un peu de vous dans chacune d’elles ?

L’idée d’un cycle convient à mon goût du ressassement. J’imagine difficilement l’écriture comme autre chose. Je ne crois pas que l’imagination puisse se tarir, on peut explorer un sujet sous mille formes. À travers les trois romans qui ne se suivent pas mais se font écho, j’avais envie de créer un monde qui n’a de cohérence que celle que je lui donne. Dans ce Moyen Âge fantasmé, j’anime des reines qui sont des prolongements de ce que je suis et qui répondent, par leurs actes, aux questions que je me pose. Je me sers beaucoup de ce que je vis. De nombreux épisodes ou personnages des romans sont des transpositions de mon quotidien. Mais les trois héroïnes n’ont pas vraiment de modèle extérieur… Je puise dans ce que je ressens et dans mes lectures. Elles se complètent, sont un « je » morcelé, à reconstituer.

Yozone : D’ailleurs n’avez-vous pas un second prénom débutant par la lettre K qui semble vous obséder ?

Après les héroïnes en « A » de Pierre Benoit, voici les héroïnes en K ! N’oubliez pas Karina, la toute dernière que son père Goth a tuée parce qu’elle avait trahi sa nature en ayant connu, malgré elle, la couche d’un homme ! Ce meurtre est fondateur et marque à jamais les trois sœurs, qui comprennent ce que cela pourrait leur coûter de désobéir à leur père en ne maîtrisant pas les instincts qui conduisent à la reproduction. Je trouve que le K est une lettre noble et étrangère, originale, ouverte sur le futur.

Yozone : Quand vous lisez dans ma chronique des « Vaniteuses » : imaginaire pervers et retors, êtes-vous d’accord avec cela ?

J’adore ! Même si je ne me rendais pas compte que cela pouvait être le cas dans « Les Vaniteuses », que je trouve plus doux, plus sombre, plus mélancolique. Je ne sais pas ce que vous écrirez sur « La Science des Folles », en compagnie d’une sœur de Bathory !
C’est un compliment, de ceux que je préfère avec celui qui concerne l’écriture. Comme mes mondes sont inversés, ils peuvent paraître « pervers » au sens étymologique de « renversé ». Mais je trouve bien plus « perverses » la réalité et la petitesse de certaines gens qui nous entourent, l’étroitesse des esprits et l’uniformité des mœurs.

Yozone : Quand la femme n’est pas sur le devant de la scène, c’est une maison qui est à l’honneur dans « Le cabinet du diable » ? C’est vrai que l’histoire de la maison Mantin n’est pas ordinaire. Quel est votre rapport avec elle ?

J’ai aussi donné la parole à un homme amoureux des femmes… mortes dans « Les Cahiers du sergent Bertrand » ! Vous voyez que je peux mettre les hommes en avant… La Maison Mantin est un lieu qu’il faut absolument visiter. Toutes les fois seront magiques. Je l’ai connue enfant, elle faisait partie du paysage moulinois sans que nous sachions vraiment ce qu’elle était. Je me suis servie de ce vide et de ce mystère pour faire surgir son merveilleux. Mon rapport avec elle est surtout que j’y reconnais mon lien avec les choses, les souvenirs et les objets. J’aime bien croire qu’ils gardent quelque chose de nous. J’ai ce goût de la bizarrerie, je ne le cultive pas pour autant. C’est en cela que le projet de Louis Mantin me fascine : je n’ai ni sa fortune ni ses collections, mais je rêverais que les objets et les tableaux me survivent.

Yozone : « Les nouvelles charcutières » et « La cité des brumes » ont été illustrés par Jean-Paul Verstraeten et je trouve qu’il colle bien à votre imaginaire. Avez-vous d’autres collaboration de prévues ?

J’admire le talent de Jean-Paul. Il réagit très vite, travaille avec soin et rapidité. Si vous saviez comme c’est agréable de collaborer avec quelqu’un dont vous partagez l’imaginaire et les folies et qui, en plus, est d’une efficacité redoutable ! En dehors de ces deux ouvrages, il a illustré beaucoup de mes textes : certains sont parus dans des revues ou dans des recueils collectifs. Je pense, par exemple, à « La Fiancée d’Anticythère » aux éditions Les Embruns, à « Néphélée » pour La MaQuerelle… Il apporte toujours quelque chose de plus, il décèle ce que je ressens et c’est incroyable.
Nous avons réalisé ensemble deux livres objets (en 2016 et 2018) : « Res amatoria » et « La Vallée de l’étrange ». Comme ce sont des créations artisanales, ils n’ont été faits qu’à dix exemplaires (par lui-même), et nous comptons nous lancer bientôt dans un autre projet de ce genre. Prochainement, chez Rroyzz éditions qui publiera toutes mes micronouvelles (écrites entre 2015 et 2018 et publiées pour la plupart chez Les Deux Zeppelins) dans un recueil intitulé « Canines et flore », on verra aussi les pages titres et la couverture conçues par Jean-Paul. Nous sommes, je l’espère, inséparables !

Yozone : Ce que j’aime avec vos livres, c’est qu’ils sont toujours surprenants, hors des sentiers battus et que vous n’hésitez pas à expérimenter. Êtes-vous d’accord avec ma pensée ? Ou est-ce que je me trompe dans votre recherche à innover dans la forme ou le fond ?

Je vous remercie pour cette remarque. Je ne cherche pas l’insolite à tout prix, mais je déplore que le courant littéraire actuel, celui qui a le droit d’être cité dans les émissions et journaux grand public, celui qui fait beaucoup vendre, soit exempt d’imaginaire. Comment en est-on arrivé à avoir une « littérature de l’imaginaire », en marge de la « littérature classique », considérée comme de la « sous-littérature » ? De nos jours, c’est un hyper-réalisme qui est à l’honneur : raconter, si possible dans un langage très simple, comment votre nounou a tué vos enfants, comment votre mère vous frappait quand vous étiez enfant… Avant, cela existait dans le roman et en était mille fois plus intéressant, car c’était « écrit », universel par le style et les personnages (« Un bon petit diable » de la Comtesse de Ségur, « L’Enfant » de Jules Vallès). Aujourd’hui, il faut une extrême transparence qui fait que les romans peuvent aisément se confondre avec des chroniques journalistiques (ou de magazines féminins). On n’est même plus dans l’autofiction, c’est autre chose. Que seraient Maupassant, Edgar Poe et tant d’autres dans notre XXIème siècle ? La lecture n’est pas là pour donner une bonne conscience au lecteur et cultiver ses bons sentiments et sa morale. Le style n’a plus beaucoup d’importance dans ce qui est publié. Le Sujet, si possible d’actualité ou à scandale, est le plaisir des « grands » éditeurs. Ils ne sont pas nombreux, parmi ceux qui ont du succès, à oser sortir de la banale réalité et à se risquer à l’imagination, tout au moins à la transposition, qui est le travail de l’écrivain.
Je n’ai pas envie de parler d’histoires de profs et d’école, des migrants, des femmes battues. L’actualité et le quotidien sont déjà difficiles à supporter. Il me faut le prisme de l’imaginaire sinon, je meurs (ou je n’écris plus). J’écris depuis tellement longtemps que je dois aiguiller mon imagination, et je réfléchis toujours beaucoup à la forme. La structure, tout comme le style, sont ce qu’il y a de plus important, au-delà des idées. D’autres l’ont dit avant moi, mais si on pense aux grands classiques, vous pouvez souvent les résumer en une phrase : ce n’est pas l’éparpillement qui fait un livre ou un recueil, c’est la façon dont on va fabriquer l’étui des idées. Avoir été publiée par de petits éditeurs, beaucoup plus audacieux et finalement curieux (Sous la Cape, Les Deux Crânes, La Clef d’Argent) a permis que des livres comme « La Grotte aux Nouilles » voient le jour : dans ce recueil de textes, je mêle nouvelles et poèmes, je fais des zooms et je développe, dans une micronouvelle par exemple, un personnage, une chose évoqués ailleurs. Le tout est organisé en « nodi », mot qui pourrait signifier « nouilles » en latin, et les idées s’entortillent sans jamais s’embrouiller. La contagion des genres fait partie de mon écriture. Je n’ai pas envie d’écrire un roman avec un style prosaïque. Parfois, je me dis même : « Allez, ça ronronne, lâche-toi un peu (lâche la poésie) ! » Le monologue du miroir, dans « Les Vaniteuses », est écrit selon ce principe. J’aime que les poèmes, légers et vraiment pas nobles des Nouvelles charcutières, permettent au lecteur de boire son trou normand.

Yozone : En plus du troisième tome du « Cycle de Goth » consacré à la troisième sœur Katia Trismégiste et un recueil, les deux annoncés à La clef d’Argent, avez-vous d’autres projets littéraires ou autres ?

« La Déception des Fantômes » devrait paraître en 2019 à La Clef d’Argent, en effet. J’achève l’écriture de « La Science des folles », histoire de Katia Trismégiste. Je prépare un recueil de textes illustrés par Audrey Faury (« La Mort et Sapphô »), envisage de poursuivre et terminer aux moins deux recueils de nouvelles (un plutôt uchronique, l’autre érotique). Avec Jean-Paul Verstraeten, nous allons commencer notre troisième livre-objet dès que nous serons « libres ». Un projet littéraire avec La MaQuerelle… des romans à creuser, poursuivre ou entamer — entre autres !

Yozone : Et sinon auriez-vous aimé répondre à une question que je ne vous ai pas posée ?

Vos questions étaient parfaites ! Et je vous remercie encore de votre intérêt pour mes livres. À très bientôt !

Yozone : Merci beaucoup Céline.

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Le site de Céline Maltère

Propos recueillis en juin 2018 par :


François Schnebelen
16 juin 2018


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Les Cahiers du sergent Bertrand
(Sous la Cape, 2015)



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La Grotte aux Nouilles
(Sous la Cape, 2016)



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Scènes d’esprit et autres nouvelles
(Les Deux Crânes, 2016)



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Les nouvelles charcutières
(éditions Ginkgo, 2017)



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Les Corps glorieux
(La Clef d’Argent, 2016)



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Les Vaniteuses
(La Clef d’Argent, 2018)



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Le Cabinet du diable
(La Clef d’Argent, 2016)



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La cité des brumes
(en collaboration avec Sylvain-René de la Verdière)
(Les Deux Crânes, 2016)



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Nébuleuse 3
(illustration de Jean-Paul Verstraeten)



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Fiancée
(illustration de Jean-Paul Verstraeten)



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Vénus 13
(Mi(ni)crobe, 2016)



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