Biographie éclatée d’un parcours tortueux
Youssef Daoudi tente de rassembler les pièces du puzzle. L’ambivalence du personnage est éclairée par un dialogue entre l’artiste et son ombre, l’un revendiquant et se justifiant, l’autre se moquant et critiquant.
Les volutes de fumée de son barreau de chaise spiralent d’un épisode à l’autre, depuis l’enfance où il fut inconditionnellement encensé pour un talent pas même encore éclos jusqu’aux dernières années de projets avortés. Un autre fil conducteur sont les repas à son restaurant favori, Ma Maison à West Hollywood, vantant le film en cours à des producteurs, usant de ses talents de prestidigitateur pour obtenir des fonds, bonimentant, entre anecdotes croustillantes et mensonges flatteurs au fil des entretiens avec le réalisateur Henry Jaglom (que dans la BD, Welles appelle Peter, en fait le nom de l’éditeur de ces dialogues, Peter Biskind, rédacteur en chef de Vanity Fair).
Tous ces intermèdes débouchent sur des séquences de tournage ou des chapitres plus conventionnels résumant les faits saillants. On s’y perd un peu, tant le kaléidoscope éparpille les fragments de vie. Ainsi, la majorité des films où il joua en tant qu’acteur condensée en huit pages où Welles déploie un jeu de photos d’exploitation qu’il commente avec amertume. Parfois Daoudi s’attarde, écartant certains faits qu’on aurait aimé voir comme la cérémonie des César où les applaudissements du public compensèrent l’injustice du jury, ou le fait que Citizen Kane, plus grand film de tous les temps, ne lui a rien rapporté, car il en avait revendu les droits au vu de son modeste succès originel.
Quelques inexactitudes traînent aussi. Ainsi, lors de la célèbre adaptation de « La Guerre des mondes » de H. G. Wells, raison principale de cette recension dans Galaxies, Orson n’a pas inventé ce montage réaliste avec bruitages saisissants mais s’est inspiré d’une pièce radiophonique sur la guerre d’Espagne qui l’avait marqué. Il prétend avoir voulu mettre en garde contre la force de propagande que la radio avait alors : c’était pour échapper à de possibles poursuites pour avoir déclenché un début de panique. La brillante idée de la transposition du « Macbeth » de Shakespeare aux Caraïbes ? C’est une commande pour le Negro Theatre Unit de Harlem qu’il a exécutée à reculons. La célèbre phrase générique du feuilleton radiophonique L’Ombre ? Il ne l’a jamais prononcée, bien qu’il l’ait laissé entendre.
Son génie aura surtout d’avoir su repérer et magnifier ce qu’il observe et comprend d’instinct. L’ouvrage n’en reste pas moins un montage habile et brillant de la bio de cet immense réalisateur et incomparable acteur. S’il demande de connaître a minima le personnage pour saisir les allusions et les références à sa carrière et à son époque, il déploie autant d’artifices que son sujet, se révèle saisissant dans les scènes oniriques, quand l’immense silhouette barbue braque autour de lui un œil-projecteur ou que les spectateurs d’une salle obscure arborent une caméra en guise de tête. Brouillon et inspiré, bavard mais aux images fortes, il semble que “L’Artiste et son ombre” pourrait se lire comme la hantise exercée sur Youssef Daoudi par cet ogre qui a fini par l’avaler : l’ouvrage lui ressemble au point qu’il aurait pu le signer.
Orson Welles, l’Artiste et son ombre Scénario : Youssef Daoudi
Dessin : Youssef Daoudi
Couleurs : Youssef Daoudi
Éditeur : Delcourt
Collection : Mirages
Pagination : 272 pages en bichromie
Format : 20,3 x 26,4 cm
Date de parution : 25 septembre 2024
Numéro ISBN : 9782413041115
Prix public : 18,95 €
Critique par Claude Ecken
(Critique publiée dans la rubrique BD du n°90 d’avril 2025 de la revue française Galaxies, consacrée à la science-fiction.)
Complément et illustration par Fabrice Leduc
Illustrations © Chemineau et Éditions Delcourt, (2024)