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Le cyberespace de l'imaginaire




Central Station
Lavie Tidhar
Pocket, n°7422, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), science-fiction, 281 pages, mai 2026, 8,90€


«  Il faisait désormais partie de lui, un nouvel appendice qui l’alimentait de pensées extraterrestres, de sentiments extraterrestres, recevant en retour la perspective humaine de son hôte et la décalant légèrement ; cela revenait en quelque sorte à observer ses propres idées à travers un kaléidoscope. »

« Central station » : une cité diasporique au Moyen-Orient, quelque part entre Tel-Aviv et Jaffa, où, dans un (presque) lointain futur, cohabitent bien des peuples, humains ou pas tout à fait, et où un spatioport fait un pont avec les étoiles. D’emblée, par la profusion, les lieux évoquent plus d’un prédécesseur, comme, pour ne citer que deux exemples, le « Perdido street station » de China Miéville, ou, pour le neuvième art, le « Point Central » des aventures de Valérian et Laureline de Mezières et Christin. À la densité humaine répond la densité d’écriture, si bien que dans ces ambiances souvent mêlées de cyberpunk (même si l’on trouve ici et là un peu de biopunk) on pense plus d’une fois au William Gibson de la grande époque, celle de « Neuromancien » et de « Mona Lisa s’éclate ».

« C’était la dernière mode venue du Nouvel Israël, sur Mars ; des données à haute densité encodées dans les particules de fumée. Anhat inhala profondément, les informations circulant dans ses poumons, entrant dans son sang et son cerveau – un rush presque instantané de savoir pur.  »

Des robots empathiques, bienveillants, comme on en trouve chez Clifford D. Simak (dans « Demain les chiens » ou dans d’autres nouvelles), des hommes « cyborguisés », des robotniks, anciens soldats, transformés en machines, puis comme cela a souvent été le cas, devenus des vétérans laissés-pour-compte, des conques, individus soudés à des exosquelettes, plus entièrement humains et devenus en partie digitaux par extension, un astroport, des zones de luxe, des zones de vie, des zones de rebuts, de peu ragoûtants toxico-tentacules occupés à boire dans des seaux, le christofix, une drogue qui maintient, ravive ou pérennise la foi, un messie en devenir, des enfants abandonnés créés en laboratoire, une ancienne arme biologique et informationnelle répondant au doux nom de Protocole Nosferatu, tels sont quelques-uns des éléments de ce roman bref, mais riche et foisonnant.

« La foi se présentait sous la forme de petites pilules qui fondaient sur la langue, la propre chair de Dieu, cannibalisée par les enfants de l’humanité. »

Un foisonnement qui ne passe pas seulement par ces éléments, mais aussi, et avant tout, par la multiplicité et l’humanité de ces personnages. En effet, plus qu’un récit tendu par un seul fil directeur, ce « Central Station » apparaît comme un fix-up, les destins entrelacés à des degrés divers d’une multiplicité de personnages qui après avoir été au premier plan de leur propre volet réapparaissent ici et là sous forme de figurants, des personnages évoqués, mentionnés. Ce sera à travers eux qu’apparaîtront les structures de la ville et de l’avenir mis en scène par Lavie Tidhar. Que l’ouvrage n’ait pas de table des matières mais un index des personnages est donc révélateur : tout s’articule autour de ces êtres humains ou moins humains, que ce soit Carmel, une jeune femme « shambleauisée » lors d’un voyage spatial, le père R. Ustine, un prêtre-robot, Éliézer le sculpteur de dieux, Boris Aharon Chong, médecin porteur d’une « aug » revenant à Central Station après avoir exercé outre-espace, l’Oracle Ruth Cohen et une poignée d’autres individus tous aussi signifiants.

« Et lu d’une autre manière encore, c’est une histoire d’horreur. La fille était une vampire, après tout, qui suçait les données des êtres vivants, se nourrissait de leurs vulnérabilités. Et lui, Achimwéné, se trouvait dans un labyrinthe obscur qui le mènerait, aussi sûrement qu’il y avait des livres, à un cœur sombre de mystère et d’effroi, une scène toute droit sortie d’un pulp (…)  »

Un des aspects séduisants de ce « Central station » est la multiplicité des références ainsi que l’art et la manière avec lesquelles l’auteur parvient à les glisser. Cryptiques ou évidentes, mais jamais ostentatoires, elles viennent s’insérer dans le flux des détails et des descriptions sans jamais paraître artificielles. Brassant un large éventail d’auteurs, de Lewis Carroll (l’oiseau jubjub) à Frank Herbert (une variante des vers des sables) en passant par Philip K. Dick (le glimmung, la bistouille qui est une des entrées du dictionnaire « ABC Dick » d’Ariel Kyrou, la cigarette ubiq), Catherine L. Moore (la shambleau) et bien d’autres, elles apparaissent comme un authentique hommage, l’auteur se revendiquant à travers ce roman comme l’héritier de maints prédécesseurs, tout comme sa cité est l’héritière de nombreux passés, de nombreuses histoires, de nombreux peuples. Nul hasard, donc, si l’un des personnages, Achimwéné, est un bouquiniste fasciné par les « pulps » anciens. Lavie Tidhar reconnaît sa dette, exprime sa reconnaissance. En ce sens, « Central station », à travers sa profusion, apparaît aussi comme un bel hommage aux littératures de genre. Un ouvrage dense et plaisant qui donne envie de découvrir d’autres œuvres de l’auteur.

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Titre : Central station (Central Station, 2016)
Auteur : Lavie Tidhar
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Julien Bétan
Couverture : J. Otto Szatmari
Éditeur : Pocket (édition originale : Mnémos, 2024)
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 7422
Pages : 281
Format (en cm) :11 x 18
Dépôt légal : mai 2026
ISBN : 9782266361828
Prix : 8,90 €


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Hilaire Alrune
19 juillet 2026


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