Premier dépaysement avec “Le chant de l’eau”, de la fantasy nous amenant dans une cité autrefois prospère en compagnie de Laurel et de l’ourse blanche Orsola. La ville est déserte, seuls des corbeaux géants la peuplent, des poiriers poussent un peu partout, déversant leur lot de fruits d’un rouge inquiétant. Laurel a un don, elle peut invoquer l’eau, mais le prix est élevé. Annie Tenaglio ménage très bien le suspense, elle délivre des images fortes qui captent l’attention et alimentent la curiosité. Un très beau texte lançant parfaitement cette 240è livraison de « Solaris ».
Matthias est un garçon qui est tombé d’un arbre en voulant y récupérer une balle. Même s’il a perdu un temps connaissance, les examens ne décèlent aucun traumatisme. Pourtant son entourage remarque son don soudain pour les langues. Une bizarrerie qui n’est qu’un début, “Le sourire de Matthias” est la seule chose qui ne change pas. Tom Hennequin développe son récit au travers de témoignages sur les changements de Matthias. Un traitement allant à l’essentiel, se révélant rapide mais efficace avec une histoire sortant des sentiers battus que le début laissait présager. Une belle réussite !
Claude Bolduc nous conduit en territoire fantastique où tout est question d’atmosphère. Le protagoniste, tout comme les lecteurs, en arrivent à douter de leurs perceptions, de la compréhension de la situation. La réalité se délite depuis que Denis a perdu l’amour de sa vie. Il a beau faire, “Un parfum de Solange” plane toujours dans l’appartement où elle est décédée. Cela le hante, le mine, le détruit à petit feu. Voilà une nouvelle forte et émouvante, car elle illustre la perte de repères suite à la disparition d’un être cher. Rien n’est plus comme avant, il faut trouver la force de continuer le chemin seul, peupler le vide.
“La maison grise” d’Igor Antoniuk questionne sur l’existence, sur l’importance d’écrire son histoire, de tracer sa voie. C’est court, assez elliptique et d’autant plus intriguant.
Une partie de pêche est l’occasion d’un étrange rituel : manger les cristallins des yeux des poissons pour sauvegarder ce qu’ils ont vu. Les anciens perpétuent cette tradition et, ce coup-ci, des symptômes inquiétants se manifestent. Éric Dufresne part d’une activité somme toute innocente, avant que cela ne dérape et que des réminiscences du passé remontent à la surface, réveillant un tragique naufrage, celui des “Deux cent trente-huit”. Ce glissement insidieux vers l’étrange, non dénué d’horreur, fonctionne parfaitement et donne tout l’intérêt de ce récit fascinant.
“La cité vivante” n’est pas sans faire penser à un corps humain avec toutes les analogies parsemant le texte. Des inspecteurs traquent toutes les corruptions et en découvrent une d’ampleur, qui relève d’un cas de conscience et dont la sanction n’est autre que la condamnation à mort. Émile Royer interpelle sans cesse avec cette cité vivante, ce corps vivant peuplé d’habitants se débattant pour survivre. Dans le cas présent, pas de sentiments à attendre, la préservation de l’intégrité des infrastructures ou de la santé de l’hôte prime sur tout. C’est étonnant, dérangeant et poignant par le cas évoqué.
“L’homme qui murmurait à l’oreille des bureaux” se révèle amusant avec les objets, les meubles traités comme des êtres animés. Dans la société où Odilon Debonaloi travaille, sa supérieure hiérarchique le charge d’apporter une requête au directeur. Il dispose de la matinée pour relever cette mission compliquée et périlleuse, d’autant que l’ascenseur est en dérangement, qu’il faut passer par un télécopieur surmené et que le cerbère-comptable veille devant la porte du bureau visé. Marie Labrousse nous livre une savoureuse expédition emplie de trouvailles, comme cette agrafeuse défectueuse abandonnée par ses congénères et recueillie par Odilon qui en fait une précieuse alliée. Un texte vraiment plaisant qui fait monter le sourire aux lèvres.
Mario Tessier évoque une autre catastrophe qui se profile avec la prolifération des satellites en orbite. L’espace proche qui est le bien commun de l’humanité est devenu une zone de non-droit dans laquelle les pays et les multinationales s’engouffrent pour asseoir leur pouvoir ou faire du profit. C’est la course, sans se soucier des conséquences comme le Syndrome de Kessler qui condamnerait l’accès à l’espace, car les débris dus aux collisions multiples empêcheraient tout passage. “Les carnets du Futurible” portent ici bien leur nom avec cette menace passée sous silence. Il n’y a pas de Terre B, nous dit-on, et quand bien même il y en aurait une, nous nous priverions d’y aller, comme le démontre “Le syndrome de Kessler ou quand l’espace manque d’espace”.
Dans le cadre du “Daliaf”, Claude Janelle présente Carmen Roy et son recueil « Contes populaires gaspésiens » (1951). Ces douze contes ont été receuillis en 1949 lors d’une enquête orale commanditée par le Musée national du Canada. Il a fallu les adapter à la forme écrite.
Et le numéro se conclut par douze pages de chroniques.
Un numéro de « Solaris » très attrayant avec de nombreuses nouvelles explorant les territoires de l’imaginaire et un Futurible inspiré comme à l’accoutumée.

Titre : Solaris
Numéro : 240
Direction littéraire : Geneviève Blouin, Francine Pelletier, Pascal Raud et Élisabeth Vonarburg
Couverture : Tomislav Tikulin
Illustrations intérieures : Émilie Léger, Laurine Spehner, Sagana Squale et Pascal Colpron
Traduction : Pascal Raud (La maison grise)
Type : revue
Genres : nouvelles, articles, critiques
Sites Internet : Solaris ; numéro 240
Période : printemps 2026
Périodicité : trimestrielle
ISSN : 0709-8863
ISBN : 9782925427322
Dimensions (en cm) : 13,4 x 21
Pages : 162
Prix : 14,95 $ CAD
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