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Le cyberespace de l'imaginaire




Mon travail n’est pas terminé
Thomas Ligotti
Rivages, collection Imaginaire, n° 1179, traduit de l’anglais (États-Unis), fantastique, 246 pages, février 2026, 9,20 €

Le monde pas toujours très sain de l’entreprise se retrouve souvent dans la fiction, et – sans surprise – tout particulièrement dans le vaste corpus des dystopies. Souvent chez les anglo-saxons, mais la littérature française elle-même n’en est pas avare, on pourrait citer comme exemples « Les Travaillants » de Grégoire Courtois ou « Cleer, une fantasy corporate » de Laurent Kloetzer. Avec « Mon travail n’est pas terminé », Thomas Ligotti emmène le lecteur vers un registre voisin que l’on pourrait qualifier d’« horreur corporate ».



« Rien qu’à les regarder engloutir gorgée après gorgée tous ces liquides, je voyais quelquefois en pensée un rang miroitant d’urinoirs. Qui sait s’ils ne portaient pas tous des sous-vêtements spéciaux, et s’ils ne se soulageaient pas tranquillement pendant que nous parlions budget et personnel, délais de mise en vente et sous-traitance. »

Frank est misanthrope, un peu. Le lecteur ne saura jamais s’il l’est naturellement, ou s’il l’est devenu à force de fréquenter ses collègues en entreprise – à vrai dire, il y a de quoi. Il avoue être obsessionnel-compulsif, mais à bien y regarder, qui, dans un tel milieu, ne l’est pas à minima ? Photographe à ses heures perdues, il est fasciné par “ces nombreux secteurs de la cité ayant glissé de la misère à la déréliction, de la déréliction à la décrépitude, de la décrépitude aux stades les plus avancés de la déliquescence, jusqu’à s’approcher de la plus complète oblitération” – rien d’autre qu’une fascination fort compréhensible et très commune pour l’esthétique poignante de l’urbex.

Frank est donc un employé que pas grand-chose ne vient distinguer de l’employé standard, un individu sans doute capable, discret, effacé, mais observateur et surtout sensible. Un peu trop, car, ses collègues, il les extériorise, ou plutôt les intériorise en les décrivant in petto sous forme de porcs. Là encore, rien de très extraordinaire, d’autres l’on fait avant lui, à commencer par George Orwell dans une de ses œuvres les plus connues. Mais s’il décrit ses collègues sous une telle forme, il a aussi des raisons. Des raisons d’être lucide, et aussi bien des motifs de frustration. Si, dans un dégoût à la Cioran, dans une fureur rentrée à la Léon Bloy, il vilipende l’hypocrisie paroxystique des formules des entreprises (« toutes ces foutaises à vomir autour du collectif ») qui rappelleront à toute personne travaillant en collectivité ces novlangues propres à donner la nausée, ce sont les faits qui le marquent le plus. La médiocrité, les sous-entendus, les coups tordus minables, les trahisons, les humiliations s’accumulent. Elles finiront par avoir raison de son humanité, et peut-être même de sa stabilité mentale.

« Il y a des gens pour affirmer qu’ils ne gardent aucun souvenir de leurs rêves, des gens qui n’ont donc jamais su ce que c’était de s’éveiller en hurlant ou en perdant la moitié de la tête ou ne serait-ce qu’en frissonnant après un long cauchemar. »

L’entreprise apparaît donc comme un révélateur des bassesses de l’âme humaine, un inducteur de misanthropie, une machine devenue folle et incapable de faire autre chose que de rendre ses employés plus fous encore. Exutoire à la noirceur et à la malignité de ses cadres, elle compose un univers morbide où tout ne peut que mal finir : si, pour Frank, les choses vont finir par dégénérer, cette dégénérescence ne sera qu’un reflet de la dégénérescence de l’âme de ses collègues. Dans cette optique, la description d’une réunion décrite sous la forme du rassemblement d’une « famille » à la fois démoniaque et mafieuse fera, plus loin dans le récit, un véritable chapitre d’anthologie.

Quand les choses s’aggravent, quand ses projets sont refusés, quand on lui demande de démissionner, Frank craque, brûle ses ponts, achète une arme blanche et une série d’armes de poing – une pour chacun de ses anciens collègues. Le lecteur s’attend donc à ce que l’affaire tourne au jeu de massacre. Ce sera plus inquiétant encore. Attaque d’apoplexie, trou noir neurologique ou véritable métamorphose, un évènement inexplicable dote Frank de pouvoirs surnaturels. Dont celui de double vue, qui lui permet de déjouer les traquenards que lui tendent ses anciens collègues après la fin tragique des premiers d’entre eux. D’innommables surprises seront alors à venir.

« Quand elle en aurait le pouvoir, l’entreprise vendrait ce que toutes les affaires dans son genre rêvaient de vendre, en créant ce qu’implicitement tous nos efforts visaient à obtenir, le produit ultime – Rien. Et pour ce produit elles exigeraient le prix ultime – Tout. »

L’entreprise et l’économie composent une horreur insondable : c’était un des thèmes développés dans « Le Culte des Goules », où le Comte Derlette (en fait Antoine Téchenet), comparait l’horreur économique à l’horreur lovecraftienne. L’analogie apparaissait quelque peu disproportionnée : une simple activité humaine ne pèse pas grand-chose en regard des horreurs abyssales et incommensurables des univers lovecraftiens. Ce que propose Thomas Ligotti est plus recevable : l’horreur contemporaine est économique avant tout. Tentaculaire et déshumanisante, l’entreprise détruit tout sur son passage, le monde comme les individus. Elle incarne une certaine forme de folie, elle génère des formes de folie plus noires encore. Elle incarne également le mal, mais surtout, elle lui ouvre en grand les portes de notre monde.

La critique sociale est transparente, mais ses conséquences apparaissent ici d’une noirceur insoutenable. Les familiers de la littérature fantastique pourront regretter, au terme de ce bref roman qu’est “Mon travail n’est pas terminé”, une fin lorgnant vers l’ambiguïté traditionnelle du genre, qui peut apparaître comme une facilité et laisser un goût d’inachevé, comme si l’auteur refusait d’assumer pleinement ce surnaturel inquiétant et étouffant qu’il manie pourtant tout du long. Au lecteur donc de composer avec cette ambiguïté, mais nul besoin de faire son choix : quelle que soit l’interprétation qu’on lui donne, “Mon travail n’est pas terminé ”reste une œuvre noire, très noire, et infiniment grinçante.

« Quand bien même personne ne reconnaissait ouvertement cette correspondance, il s’agissait là d’un fait vérifiable : plus dense était le brouillard jaunâtre imprégnant la cité et d’autant plus grand le nombre de meurtres dont les médias locaux avaient à faire état. Rien n’était plus simple. »

“Mon plan bien à moi pour ce monde” se joue dans une entreprise plus sinistre encore. Dans la Ville-des-meurtres, renommée à des fins promotionnelles Cité-d’Or, les cadres de la firme Blaines, alors que s’annonce une restructuration, sont assassinés les uns après les autres, comme si les hasards de la criminalité faisaient le jeu d’une organisation décidée à se débarrasser à moindre prix de ses employés les plus coûteux. Lorsqu’en effet il est annoncé aux agents, lors d’une réunion dans des sous-sols passablement glauques, que ces cadres ne seront pas remplacés et que désormais un unique individu – Blaines lui-même – s’occuperait de tout, les choses se dégradent à grande vitesse, et les agents qui expriment ne serait-ce qu’un soupçon d’étonnement ne tardent guère à se volatiliser à leur tour. Blaines ne serait-il pas la personnification de ce brouillard sinistre qui désormais s’infiltre jusque dans les locaux de l’entreprise, sinon même dans l’esprit de ses employés ? L’ambition désormais affichée de cette entreprise minable – rien d’autre que se hisser à un rang mondial –ne serait-elle pas le reflet de quelque démence individuelle ou collective ? Une ambiance pesante, une plongée dans une folie tentaculaire qui, à la manière des ambitions expansionnistes, prédatrices et destructrices des entreprises, ne laisse plus aucun espoir à quiconque.

« Elle continue à fixer l’objectif, le décor autour d’elle commence à changer : des ombres glissent à travers le dédale de bureaux et tous les visages des employés se mettent à pourrir et à se creuser, comme s’ils étaient rongés par la lèpre en accéléré. Ils se lèvent de leur bureau l’un après l’autre et succombent au curieux accès d’agitation d’une danse macabre. »

Dans “Réseau du cauchemar”, brève nouvelle d’une quinzaine de pages séquencée en autant d’instantanés d’un monde à venir où les entreprises devenues “catalyseur de l’apocalypse” précipitent un univers où “le cauchemar du passé devient le rêve du futur”. Entre horizon à la Mad Max et dérives cyber aggravées, qui peut-être ne s’excluent pas mutuellement, ce récit marqué par un aspect expérimental dessine un ou plusieurs avenirs possibles, voire probables, quelques vignettes illustrant à leur manière les dystopies futures.

« Et la « stratégie du marché » se perpétuerait jusqu’au jour où, en plein milieu du champ de ruines universel des usines et des entrepôts et des immeubles de bureaux désaffectés, il ne resterait qu’un unique édifice, aveugle et rutilant, sans entrée ni sortie. »

Au final, on l’aura compris, la lecture de ce « Mon travail n’est pas terminé » est à déconseiller aux dépressifs ou aux employés n’ayant jamais trouvé dans leur travail l’occasion réelle de s’épanouir. Dans ces récits un soupçon kafkaiens, mais en bien plus sinistre et cafardeux, nul ne verra jamais se profiler la moindre lueur d’espoir. Servis par une prose oscillant entre écriture de récit noir et tonalité classique, mais marquée par un certain nombre de lourdeurs, et, à ce titre, moins fluide et moins convaincante que celle de « Chants du cauchemar et de la nuit », ces trois récits brossent le portrait d’un monde entrepreneurial dévoyé, destructeur, tentaculaire, d’un microcosme se faisant catalyseur et concentrateur de bassesse humaine, d’un univers devenu fou et apte à générer les folies les plus noires. Dans ce type de milieu, à travers la vision morbide de Thomas Ligotti, la démence et le fantastique viennent faire saillir les aspects inhumains et parachever un tableau empreint d’un pessimisme irréductible.

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Titre : Mon travail n’est pas terminé (My work is not yet done, three tales of corporate horror, 2002)
Auteur : Thomas Ligotti
Traduction de l’anglais (États-Unis)) : Fabien Courtal
Couverture : Chris Mars
Éditeur : Rivages (édition originale : Monts Métallifères, 2025)
Collection : Rivages / Imaginaire
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 1179
Pages : 246
Format (en cm) : 11 x 17
Dépôt légal : février 2026
ISBN : 9782743670122
Prix : 9,20 €


Les éditions Rivages sur la Yozone :

- « Chants du cauchemar et de la nuit » par Thomas Ligotti
- « Le Nid » de Shirley Jackson
- « L’Ange d’Indian Lake » par Stephen Graham Jones
- « N’aie pas peur du faucheur » de Stephen Graham Jones
- « Mon cœur est une tronçonneuse » de Stephen Graham Jones
- « Un bon Indien est un Indien mort » de Stephen Graham Jones
- « Les Vagabonds » de Richard Lange
- « Junkspace » par Rem Koolhaas
- « Comptine pour la dissolution du monde » de Brian Evenson
- « L’Occupation du ciel » de Gil Bartholeyns
- « Qui après nous vivrez » par Hervé Le Corre
- « L’Odyssée des étoiles » par Kim Bo-young
- « L’île de Silicium » de Chen Qiufan
- « La Messagère » de Thomas Wharton
- « L’Attrapeur d’oiseaux » par Pedro Cesaro
- « Petites choses » de Bruno Coquil
- « L’Inventeur » de Miguel Bonnefoy
- « De la réminiscence » par Maël Renouard
- « Éloge de la neige » de Luis Seabra
- « Hiérarchie, la société des anges » par Emmanuel Coccia
- « Une bonne tasse de thé » par George Orwell



Hilaire Alrune
27 avril 2026


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