Bonjour Thomas Day, et merci d’avoir accepté de répondre à quelques questions à l’occasion de la ressortie de « Women in Chains ». Pour commencer, pouvez-vous revenir sur la genèse du projet ? Aviez-vous, dès le départ, l’idée d’un recueil centré sur les violences faites aux femmes, ou l’idée est venue après l’écriture de plusieurs nouvelles autour de cette thématique ?
TD : Si mes souvenirs sont bons (j’ai des problèmes de mémoire depuis mon dernier accident cardiaque, je lui fais encore moins confiance qu’avant), nous dînions avec des amis, et la conversation a dévié sur la drague de rue, à quel point c’était pénible, etc. Ma compagne de l’époque a mis fin à cette conversation en lâchant une bombe : « ça c’est rien, quand j’avais neuf ans mon voisin m’a violée. » Pour rattraper un dîner après ça, bon courage. Je n’étais pas au courant, je n’avais jamais imaginé que quelque chose comme ça avait pu lui arriver avant ce fameux dîner. A partir de là, j’ai pris le temps de mieux écouter les femmes qui m’entouraient, dans le travail, dans mes autres interactions. Et, j’ai découvert qu’elles avaient toutes au moins une histoire pénible, voire pire.
Je considère que le vrai sujet de la Littérature, le seul sujet vraiment important, c’est la nature du mal. Alors quelque chose a commencé à se dessiner pour devenir un texte, deux textes, un recueil.
La première version de « Toute la vérité sur la sorcière de l’est » était presque abstraite, je l’avais écrite bien des années avant ce fameux dîner. Cette première version racontait quelque chose d’assez peu intéressant : une femme qui savait comment elle allait mourir, depuis longtemps, y était massacrée par un homme tellement peu décrit qu’on pourrait dire « la masculinité ». C’était une ébauche de ce qu’est le texte aujourd’hui.
Le processus pour arriver au recueil version Bélial’ a pris plus de dix ans, quinze ou vingt ans si on prend tout en compte. C’est le souci avec les problèmes complexes, il ne faut pas se presser, et clairement en 2012 je n’avais pas l’expérience que j’ai aujourd’hui de l’écriture pour affronter « pleinement » ces sujets. Pas sûr que ça ait beaucoup changé.
Je pense que le nouveau recueil est très proche du premier, je ne veux pas faire croire le contraire, et en même temps il est indubitablement plus abouti. Je lui ai
dégagé une ligne de force (absente de la première version), et je l’ai suivie jusqu’au bout.
J’ai construit le recueil sur cette longue période, mais lui aussi a eu un effet sur moi, de dessillement à tout le moins.
Je sais que l’ensemble ne peut pas plaire à tout le monde, mais on n’écrit pas ce genre de textes pour plaire.
La première édition de « Women in Chains » est parue en 2012 chez ActuSF (collection Les Trois Souhaits), accompagnée d’une préface de Catherine Dufour. Si mes souvenirs sont bons, l’ouvrage avait trouvé son public à l’époque. Cette nouvelle édition, publiée au Bélial’, est sensiblement différente de la première ( nous y reviendrons). Qu’est-ce qui vous a donné envie de republier ce livre en 2026 ? Était-ce avant tout parce que la première édition était épuisée, ou bien le désir de retravailler et de faire évoluer le recueil a-t-il joué un rôle déterminant ?
TD : Les ventes de la première édition chez actusf avaient été modestes. C’est clair que ce n’est pas le plus commercial des projets littéraires.
En octobre 2024, j’ai eu un accident cardiaque majeur, assez difficile à diagnostiquer car je n’avais pas les symptômes habituels qui accompagnent une décompensation cardiaque. Pendant que tout le monde ou presque faisait la fête aux Utopiales, j’étais sur le billard. Après l’opération, mes chances de m’en sortir étaient très faibles de l’avis des toubibs qui me suivent depuis longtemps pour une cardiopathie congénitale. « Quelques mois », c’était leur pronostic initial. Ils m’ont conseillé de me préparer au décès, de prévoir pour mes enfants, etc. Evidemment, je vis avec cette pathologie depuis toujours, j’ai été quand même pas mal préparé à l’idée qu’à un moment mon cœur cesserait de fonctionner « normalement » ou de fonctionner tout court, surtout que ce n’était pas la première fois que je faisais un accident cardiaque, c’était mon troisième après 2004 et 2017, mais bon, la théorie et la pratique, c’est différent.
D’abord, je me suis effondré. Puis, parce que je pense que c’est dans mon caractère, je me suis dit que si j’avais plein de projets, plein de choses à faire, des projets de voyage, ça me maintiendrait en vie, ça me motiverait. Et donc j’ai listé les
pays que je voulais visiter en priorité, les trucs que je voulais absolument finir, les scénarios de BDs, les nouvelles et dans le lot il y avait cette nouvelle édition de « Women in chains » à laquelle je pensais depuis déjà un bon moment. J’avais presque tout, y compris « El Fantasma » que j’avais écrit des années auparavant et était restée inédite, il fallait juste que je réécrive « Tu ne laisseras point vivre » (que j’avais foiré en voulant absolument tout expliquer) et que je repense le tout, calmement, ce que j’ai fait.
C’est un projet que j’ai mené en me disant que ce serait potentiellement le dernier, donc c’est vraiment très particulier. Il y a une recherche de l’intensité qui est presque constante.
En travaillant dessus, je pensais au film de Rob Reiner « Spinal Tap », qui raconte le quotidien d’un lamentable groupe de hard rock (du genre à se mettre un concombre dans le slip pour faire croire qu’ils ont de gros sexes), et à leur idée à la con d’amplis qui vont jusqu’à 11. J’ai un ampli Marshall pour ma guitare électrique et il va jusqu’à 10, comme il se doit. J’ai essayé d’écrire Women in chains (2.0) en étant à 11... et en sachant pertinemment que je prenais un risque.
Concernant cette version de « Women in Chains » (2.0), le recueil se divise en deux parties. La première, « Le livre des sorciers, » s’ouvre sur un texte particulièrement glauque intitulé « En amuse-gueule : une amatrice ». La seconde, « Le livre des sorcières », s’achève avec « Coda : le sac d’entraînement » ( dans lequel il m’a semblé percevoir une référence au film « J’ai rencontré le diable » de Kim Jee-woon )
Dès les premières pages, le lecteur a l’impression de s’engouffrer dans un tunnel sombre et violent. Pourtant, au fil de la lecture des nouvelles, le rapport de force évolue et se transforme progressivement. Je me demandais donc si la première partie n’avait pas été la plus difficile à écrire. Est-ce qu’il y a eu une nouvelle qui a été plus dure à écrire, plus éprouvante, pour vous ?
TD : Il n’y a pas de rapport (conscient) entre« Coda : le Sac d’entraînement » et « J’ai rencontré le diable » ; j’aime beaucoup le cinéma coréen, mais je n’ai pas aimé « J’ai rencontré le diable » que j’ai trouvé terriblement complaisant. C’est un film qui me semble construit uniquement pour choquer, très fabriqué, comme « Requiem for a dream », qui m’a toujours semblé artificiel (d’ailleurs c’est grosso modo une pure démonstration de mise en scène).
Le recueil est conçu comme une progression vers la lumière. Le lecteur est un noyé potentiel qui remonte, des eaux les plus sombres, les plus froides, vers les eaux les plus claires, les plus chaudes, et va finir par crever la surface s’il a assez de souffle.
Le texte que j’ai eu le plus de mal à écrire c’est « Toute la vérité sur la sorcière de l’est », je voulais que ce personnage féminin, Cassandra, existe réellement, qu’il ne soit pas réduit à sa seule sexualité, même si elle est envahissante. Le texte est sur le fil ; je le sais, mais j’avais envie de prendre ce risque, quitte à ulcérer certaines lectrices, certains lecteurs.
Pour revenir au sujet du livre : les violences faites aux femmes. Quel impact, d’après vous, peut avoir une œuvre de fiction, aussi noire et percutante soit-elle, dans des sociétés où les violences contre les femmes sont déjà omniprésentes au quotidien ? Ou pour le dire autrement, pensez-vous qu’une fiction peut faire réagir les lecteurs autant qu’un documentaire ou un témoignage ?
TD : Je voulais faire réfléchir (un peu) les lecteurs en écrivant ces textes, notamment les hommes. Mon ambition ne va pas au-delà ; déjà ça, se serait formidable. Par exemple, les meurtres de femmes à Juarez, c’est une réalité « banale ». A la place de la banalité, je mets en scène une entité démoniaque, parce que quelque part ce serait beaucoup plus « confortable » que ces crimes ne soient pas commis par de simples hommes. Des hommes qui ont par définition une mère et peut-être même des filles. Il y a là un jeu sur le rôle de l’imaginaire, sur ce que cet outil permet de faire de façon oblique. Dans « Nous sommes les violeurs », la vérité (même subjective) est indissociable de l’impunité/l’amnistie. C’est une idée que je trouvais intéressante. Qu’est-ce qui est le plus important, la vérité ou la justice ? Peut-on vraiment avoir les deux ?
Vaste question, en effet. J’aime beaucoup « Nous sommes les violeurs » ; c’est un texte que je trouve à la fois bouleversant et révoltant. Il dit beaucoup de l’état du monde, même s’il n’est pas récent. Difficile de ne pas terminer sa lecture en colère. Une colère saine.
TD : La colère est un bon point de départ pour commencer un texte, sans doute un meilleur socle que l’indignation, mais à un moment dans le processus il faut savoir la dépasser, la transformer en autre chose, car il y a toujours du court-termisme dans la colère. La capacité a rester en colère sur certains sujets, c’est important. Mais il ne faut pas se laisser aveugler ou submerger.
Je voulais revenir sur la nouvelle « El Fantasma », qui a été écrite après la publication du premier recueil (si j’ai bien compris). J’aime beaucoup ce texte et son héroïne. Pouvez-vous nous parler de sa création ?
TD : Au début, quand j’ai commencé à l’écrire, je n’ai pas forcément pensé à « Women in Chains ». Puis c’est devenu une évidence que je la mettrai dedans en cas de réédition du recueil, à la place de « Poings de suture » que j’ai fini par juger très faible. Ma première idée pour le recueil et les femmes combattantes, qui résistent, c’était ces femmes qui s’organisent contre les violeurs en Inde, mais je ne trouvais pas d’angle « imaginaire » et je ne voulais pas traiter ces sujets en mainstream. Beaucoup d’autrices l’avaient fait avant moi, avec beaucoup plus de légitimité et de pertinence. Mon point de vue ne pourra jamais être celui d’une victime, même potentielle.
Je suis fan de l’écrivain Lucius Shepard depuis que je l’ai découvert (il y a fort longtemps) avec la première nouvelle consacrée au "Dragon Griaule", mais je ne suis jamais allé en Amérique du sud, ou en Amérique centrale, contrairement à lui. Cette géographie moite a inspiré certains de ses meilleurs textes comme "Le Chasseur de jaguar". Civilisations pré-colombiennes, jungles, volcans, forêt pluviale, ces images, cette mythologie m’intéressent depuis longtemps. La Mara Salvatrucha c’est de la mythologie contemporaine, c’est né à Los Angeles, pas à San Salvador. Ça m’a fasciné, j’ai beaucoup lu sur le sujet, j’ai regardé des documentaires, des oeuvre de fiction. Et Isabel est née. Le jaguar qui l’accompagne, c’est mon petit signe de main à Lucius : « avec toute mon admiration ».
« El Fantasma » brasse beaucoup de sujets (le journalisme évidemment) et il y en avait un qui me tenait vraiment à coeur ; je ne vais pas préciser lequel, car ce serait spoiler complètement la fin du texte, mais le lecteur comprendra en lisant ce texte et la coda, dans quelle direction mène le recueil, vers quel horizon. Il ne répond à aucune question, ce n’est pas le rôle de la fiction, il pointe des choses du doigt. D’un doigt rageur, sans doute.
Avec « Eros-Center », vous évoquez la prostitution et la sorcellerie africaine dans une narration éclatée (mais parfaitement fluide — ce texte est un véritable tour de force). Dans cette nouvelle, il est question de "Me and the Devil Blues" de Robert Johnson. « Women in Chains » est une chanson de "Tears for Fears". Quelle place la musique occupe-t-elle dans votre imaginaire et dans votre processus d’écriture ?
TD : Je n’écris plus en musique depuis longtemps. La musique m’impose un tempo qui n’est pas forcément le mien. Là je réponds à vos questions en écoutant Bruce Springsteen, il m’a accompagné toute ma vie ou presque, puisque "Born in the USA" est un des premiers albums que j’ai achetés. Après "Thriller" de Michael Jackson et "Live after death" d’Iron Maiden. Ma mère avait "The Wall". Mais je réponds à une interview, je n’écris pas de la fiction, donc la musique me parasite guère.
Depuis octobre 2024 (en fait avril 2025, quand il est clair que mon cœur avait bien récupéré, contrairement à ce que les médecins pensaient de prime abord), je suis passé à un autre stade de ma vie. Mes fils sont adultes, ils ne sont pas complètement sur les rails, mais ils ont moins besoin de moi,ce qui me laisse plus de temps, notamment pour aller en concert, en festival. Ces derniers mois, j’ai vu Nick Cave, Iron Maiden, Suzanne Vega, Asaf Avidan, The Inspector Cluzo et j’ai des billets pour Nick Cave again, Iron Maiden again, Tom Morello. J’ai raté Iggy Pop car j’avais des billets pour un autre concert ce soir-là. Je guette un peu tout ce qui me fait envie et pourrait coller avec mon emploi du temps professionnel. Là je suis très excité par la tournée des 30 ans de Placebo (je crois que je suis à moitié amoureux de Brian Molko) et je guette The Last Diner Party, The Pixies (ils passent en France, mais les deux dates ne m’arrangent pas).
Je préfère écrire dans les endroits bruyants, les bars, les aéroports, mes premiers jets qui sont quasiment définitifs depuis des années, car je me suis obligé à écrire comme ça, à me concentrer sur la phrase juste dès le départ, viennent souvent d’endroits comme ça. C’est bizarre ; c’est sans doute lié à mon autisme, mais je ne sais pas en quoi. Sinon, j’écris dans le silence, certains spots sont plus propices que d’autres. En janvier dernier j’étais à Ranong en Thaïlande, à la frontière avec le
Myanmar, et j’ai pris une chambre dans un resort complètement à l’extérieur de la ville, à 20 Km du centre-ville, j’avais loué une moto, comme souvent quand je suis en Asie du sud-est. Et dans cet endroit qui tombait en ruine, par manque d’investissement, fréquenté uniquement par des familles thaïs de la classe moyenne (j’étais le seul farang de tout mon séjour), j’ai vraiment pu écrire, du genre 8, 10 heures par jour, bercé par le chant de la mer des Andaman.
J’ai une guitare électrique que j’ai achetée à Londres il y a plus de trente ans, avec l’héritage de ma mère. Je vais en acheter une autre, une Gibson (j’hésite encore un peu sur le modèle) et m’y remettre avec un ami qui joue dans un groupe. Mon fils Akira, aussi, est tenté de s’y mettre. J’essaye de faire beaucoup de choses avec lui, comme notre voyage au Japon l’été 2025, ou les concerts. Son premier c’était Iron Maiden, et je crois qu’il ne l’oubliera jamais.
Effectivement, Iron Maiden pour un premier concert, ça place la barre très haut !
TD : Oui et en même temps, il a préféré The Inspector Cluzo, dans une toute petite salle parisienne. Et c’est vrai que c’était top.
Sur la prostitution dans « Eros-Center », c’est un sujet qui a été maintes fois traité au cinéma et en littérature (je pense à l’excellent « Free Queens » de Marin Ledun, mais les exemples sont légion). La prostitution est l’une des formes de servitude les plus anciennes du monde et demeure terriblement actuelle. C’est aussi un sujet politique qui divise même les organisations féministes. Comment l’aborder sans craindre de tomber dans les clichés et les lieux communs ?
TD : Je ne me suis pas posé la question sous cet angle (clichés, lieux communs). C’est un sujet que je trouve vraiment complexe, casse-gueule. Par exemple, je ne considère pas que ça puisse être un travail, mais il y a des gens qui se définissent comme « travailleurs du sexe » et qui sont donc en désaccord avec moi sur ce point.
Si c’est un travail, c’est un travail qui vous tue à petit feu.
Il y a une chose qui me semble évidente : la majorité des pères, l’immense majorité, ne souhaite pas que leurs filles se prostituent (et ces hommes, paradoxalement, ont pour certains consommé du sexe tarifé dans leur vie). Le côté dégradant est
reconnu unanimement. Que ce soit considéré comme un métier, un service, ou une condition, ce n’est pas valorisant. Je pense que tout le monde sera d’accord sur ce point.
Je fais volontiers le parallèle entre "L’Oreille Interne" (Dying inside) de Robert Silverberg et la prostitution. Dans L’Oreille interne, David Selig meurt un peu chaque fois qu’il utilise son don de télépathie. Pour moi, une prostituée c’est pareil, chaque fois qu’elle gagne de l’argent avec une passe elle meurt un peu. Je méprise les gens qui méprisent les prostituées et se croient supérieurs à elles. D’une force, vous pouvez pas imaginer.
Quand j’ai écrit "La Cité des crânes", j’ai passé de nombreuses soirées avec des prostituées thaïlandaises, on buvait des coups, on jouait au billard, on parlait beaucoup. J’ai passé de supers soirées... Ces femmes qui se prostituent, ce sont avant tout des femmes, qui ont des parents, une famille, des rêves... et une vie de merde, pour la plupart. J’ai beaucoup de compassion pour elles. Ce n’est peut-être pas le bon mot. Quand on prend le temps de discuter avec ces filles-là, on découvre que globalement elles veulent une vie normale, rencontrer quelqu’un, se marier, avoir des enfants, ouvrir un petit commerce... Mais là à l’instant T, elles sont dans une mauvaise passe, elles ont des dettes, une facture d’hôpital à payer, elles doivent envoyer de l’argent à leurs parents, ou à un petit frère qui fait des études supérieures. Elle sont écrasées par ce qu’on attend d’elles. Et là, je parle de freelancers, de filles qui ne sont même pas dans des réseaux. Les coins de prostitution touristique en Thaïlande ce sont des espaces matrimoniaux à ciel ouvert. Et c’est bien pour cela qu’on voit plein d’hommes âgés seuls, bourrés, qui n’arrivent pas à « conclure ». Pour y arriver, ils doivent aller dans des endroits où les filles ne sont pas freelancers, où elles n’ont pas le choix, ou pire, aucun choix.
Les esclaves sexuelles du Sud-Est Asiatique, vous ne les verrez jamais en vacances (sauf si vous y allez pour ça). Elles ne sont pas à Pattaya accrochées à une pole dance ; elles sont enfermées dans des cages ou des clapiers, dans des « chicken farms », droguées et « réservées » en priorité à la clientèle locale. Ce sont pour la plupart des immigrées illégales. On leur a volé leur passeport et on leur vole leur argent, jour après jour. Ça n’est possible que dans des pays où la corruption est à considérer comme la norme.
Abolir la prostitution, pénaliser le client, tout ça semble très bien, mais dans les faits ça fait peser davantage le problème sur les pays frontaliers ou les pays pauvres. Il
n’y a qu’à voir ce qui s’est passé en Suède : après l’abolition, la prostitution a littéralement explosé dans les pays baltes, sans parler des bateaux-bordels qui quittent les eaux nationales pour faire leur business. Qui peut mesurer l’angoisse d’une femme obligée de se prostituer sur un bateau ?
Quand on ne peut pas résoudre un problème, il faut vivre avec. Nos politiques seraient bien inspirés de faire passer la santé, le bien-être et la sécurité des travailleuses du sexe avant toute autre considération.
« Women in Chains » est un constat radical des violences faites aux femmes. Comme toute œuvre, elle peut être mal comprise, mal interprétée par les lecteur·rices. Par exemple, des gens ont reproché à Coralie Fargeat son traitement du corps féminin dans "The Substance" (très bon film, à mon avis), alors que c’était précisément le sujet du film ! Avez-vous eu cette appréhension d’être mal compris, que l’on vous reproche une certaine complaisance dans la violence et le sexe, ou pas du tout ?
TD : Je me moque un peu des reproches et des mauvaises critiques. Je lis ces dernières et, des fois, je suis d’accord sur certains points où j’ai visiblement merdé, alors je prends des notes pour une éventuelle réécriture ultérieure. Tout est toujours un peu en chantier chez moi. J’ai du mal avec l’idée de textes gravés dans le marbre. Définitifs. Ils vivent, évoluent, tant que je vis, évolue.
Mon inquiétude, c’est plutôt de ne pas avoir été à la hauteur de mon sujet.
Quand on écrit ce que j’écris, quand on affronte à ce point la nature du mal, son intimité, il faut accepter de se faire potentiellement éventrer. Déjà, dès qu’il y a du sexe explicite dans un texte, il y a une part du lectorat qui va, par réflexe ou idéologie, invalider votre travail. Ça fait trente ans que j’y suis habitué. On ne peut pas plaire à tout le monde et, en l’occurrence, Women in chains, c’est le niveau supérieur de l’adage ; j’ai ouvert l’armurerie en grand et j’ai gueulé : « venez les copains, y’en aura pour tout le monde ! ».
Mais bon, comment écrire sur les violences faites aux femmes, sans affronter la crudité des rapports sexuels et les rapports de force qu’ils impliquent bien souvent ?
J’ai beaucoup aimé "The Substance", mais la première fois que je l’ai vu, je me suis dit que si c’était un mec qui avait filmé des culs féminins de cette façon (Coralie Fargeat filme les culs féminins comme personne), ça aurait fait un scandale type : "Un dernier tango à Paris".
La radicalité, je l’ai cherchée avec avidité, je ne peux pas pleurer si on me la reproche.
J’aimerais aussi que l’on parle du superbe travail d’Anouck Faure, qui a réalisé la couverture et les illustrations des nouvelles. Comment s’est déroulée la collaboration ? J’imagine que vous avez choisi les illustrations ensemble.
TD : J’ai dit au Bélial’ que je voulais travailler avec Anouck Faure sur ce nouveau recueil. Je la connais depuis quelques années, depuis que je lui ai refusé un roman, j’ignorais alors qu’elle dessinait. Nous avons travaillé ensemble chez Albin Michel sur des couvertures et pour mes cinquante ans, je lui ai commandé une série de dessins sur Angkor Vat, c’était gagnant-gagnant, ça lui faisait des sous, et moi des dessins pour mon bureau chez Albin. J’adore son travail.
J’avais peur qu’elle refuse étant donné la nature über-sexuelle des textes. Elle a accepté. Et après j’avais peur qu’elle abandonne. Elle n’a pas abandonné. Je demandais régulièrement de ses nouvelles à Olivier Girard. Aux Utopiales (2025), elle m’a demandé mon avis sur certaines images une fois qu’elle avait presque tout fini, mais globalement je l’ai laissée travailler seule.
J’avais dans l’idée qu’elle allait « explorer » le corps féminin, mais elle m’a expliqué que c’était précisément ce qu’elle ne voulait pas faire. C’était bien d’avoir un point de vue féminin sur certains textes. Un contrepoint au point de vue masculin... pour qui une femme c’est souvent (et avant tout) des seins, un cul, une silhouette, un beau visage. On ne peut pas écrire sur les violences faites aux femmes en laissant le regard masculin en dehors de la problématique.
Anouck était une évidence. J’ai vraiment eu beaucoup de chance qu’elle accepte le défi et y survive.
Vous évoquez plus haut vos problèmes de santé et le besoin d’avoir des projets pour tenir le coup. Est-ce que vous travaillez actuellement sur d’autres projets ?
TD : Plein. Là, j’écris des nouvelles sur "L’Âge des tempêtes", la période dans laquelle l’Humanité entre sans trop se rendre compte qu’elle prend dans la gueule la merde qu’elle a jetée dans le ventilo. Je ne sais pas combien il y aura de textes, j’en ai déjà écrit cinq, normalement il y aura une grosse novella pour finir l’ensemble dont le point de départ est la victoire de l’extrême-droite à la prochaine présidentielle. Olivier Girard disait que parution 2028 ce serait bien. Ça fait une pierre sur le chemin.
J’ai des projets de BDs comme toujours, ça n’avance pas aussi vite que je voudrais, mais la BD c’est long et je ne suis pas bankable comme scénariste. Mais bon, au Japon, j’ai fini un scénario que j’aime beaucoup et en Thaïlande j’en ai fini un autre qui est sans doute le plus philosophique de tous mes projets d’écriture. J’ignore même si c’est vendable, mais j’ai adoré l’écrire. Ça parle de l’ascension d’une île-montagne en mer d’Andaman, une île qui existe sur deux plans de réalité distincts.
Merci beaucoup, Thomas Day, d’avoir accepté et pris le temps de répondre à mes questions. Nous vous souhaitons une meilleure santé et une longue vie, et nous souhaitons aux lecteur·rices de pouvoir vous lire encore de nombreuses années. Je vous laisse le mot de la fin ?
TD : “Was mich nicht umbringt, macht mich stärker” Friedrich Nietzsche
Thomas Day sur la Yozone :
Un entretien avec Gilles Dumay
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L’automate de Nurenberg
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