« Quarante assassinats dans une ville de trois mille habitants, ça reste un véritable cauchemar per capita, même des années plus tard. »
Il y a eu les évènements de Camp Blood, cinquante ans auparavant. Puis, en 2015, les Massacre de la Fête de l’Indépendance, relaté dans « Mon cœur est une tronçonneuse ». En 2019, ça a été l’arrivée du tueur en série Dark Mill South, dont les exploits ont été rapportés dans « N’aie pas peur du faucheur ». Les années passent, mais les cicatrices n’ont jamais vraiment le temps de se refermer. Quelques années plus tard, Jade Daniels, héroïne des deux premiers romans, revient à Proofrock. On le devine : c’est reparti pour un tour.
Deux adolescents qui disparaissent, sans doute une fugue ; un enfant qui manque à l’appel sans doute enlevé par son père. Mais quand on retrouve un parent d’élève décapité dans sa voiture devant l’école, difficile d’affirmer que sa tête est partie faire un tour d’elle-même et qu’elle finira bien par revenir. Et plus question pour les habitants de Proofrock de continuer à plonger la leur dans le sable en proclamant que tout va très bien.
« C’est moi qui ai attiré l’horreur sur Proofrock, je ne peux le nier. Ce qui signifie que maintenant, mon boulot, même si je déteste ça, consiste à éliminer toute horreur qui surgit, et ça tant que je pourrai respirer, frapper, me battre et hurler. »
Comment, pour Jade Daniels, oublier tout ce qu’elle a vécu ? Comment tenir à l’écart les mille horreurs de Proofrock dont elle a été témoin, actrice, victime ? Car c’est en tant qu’enseignante qu’elle est de retour, et le temps où elle écrivait pour son professeur de longues rédactions consacrées aux slashers est depuis longtemps révolu. Désormais, c’est sous forme de travaux vidéo que se font nombre de devoirs. Parmi les disparus, d’ailleurs, des adolescents qui préparaient un documentaire sur l’histoire de Proofrock. Et qui réapparaissent, tout à fait morts, à l’évidence de manière violente, dans une séquence vidéo présentée en classe par un élève allant chercher partout ses images à l’aide d’un drone. On l’avait compris dans les deux premiers volumes des aventures de Jade Daniels : la frontière entre la fiction des films d’horreur et la survenue de l’horreur dans le monde réel se brouillait peu à peu. Pour saisir la logique des évènements, ou, mieux, tout simplement pour survivre, il fallait connaitre les codes de tous ces slashers pour adolescents. Pas de culture cinématographique, pas de salut. Mais dans ce nouveau volume, la frontière entre image animée et réalité devient plus poreuse encore : les images elles-mêmes deviennent plus proches parce qu’elles ne sont pas construites, mais arrachées au réel lui-même.
« Ce n’est pas un bon jour pour mourir. »
On n’a donc plus un simple mélange entre réel et fiction mais un mélange entre réel, fiction, et représentation numérique du réel. Le traditionnel « found footage » n’est plus ce que l’on appelle un documenteur, mais un véritable documentaire qu’il apparaît nécessaire de savoir décrypter. Parfois en temps réel, d’autres fois non. Séquences saisies par les individus, par les caméras fixes, par les optiques des drones aériens ou sous-marins. Images vues du ciel, comme captées par les anges, images vues sous l’eau, comme captées par les noyés d’Indian Lake. Séquences omniprésentes qui peuvent informer, expliquer, mais aussi obnubiler l’esprit et la raison, les détourner d’autres types d’éléments, comme ceux qui par bribes remontent du passé, et qu’il sera aussi indispensable, pour Jade Daniels, de comprendre.
Entre roman et cinéma – un mélange qui culminera lors d’une des dernières scènes, passablement dantesque, le déchaînement de forces naturelles et obscures avec en arrière-fond la projection démesurée d’un documentaire sur l’écran du barrage d’Indian Lake – ce récit, comme les précédentes aventures de Jade Daniels, est nourri par d’incessantes références aux slashers, qui partout, opportunément ou non, se glissent dans les dialogues, dans les pensées, en une obsession permanente et perpétuelle qui par moments fait vaciller le lecteur, le pousse à se demander si ces évènements ne sont pas au final la simple vision de l’esprit dérangé de l’héroïne. Des références qui parfois prennent un peu trop de place : dans notre chronique du tome deux de cette trilogie, nous avions déjà mentionné le fait que l’ouvrage semblait avoir été artificiellement formaté au même nombre de pages que le premier et que les dialogues donnaient plus d’une fois l’impression que l’auteur tirait à la ligne. Même remarque pour ce dernier volet : les trente pages supplémentaires (sans compter les remerciements qui s’étalent sur… treize pages !) n’étaient sans doute pas indispensables, et bon nombre de scènes ou de dialogues – le premier échange entre Jade Daniels et le shérif Banner dépasse les vingt-trois pages – auraient gagné à être allégés.
Il n’empêche : cet « Ange d’Indian Lake » ne manque ni de surprises ni de rebondissements, et, en bon héritier des principes cinématographiques, s’attache à faire monter le rythme et la tension dans un dernier tiers qui n’est pas avare en évènements. Mais quelle idée, pour les habitants, lorsque les feux de forêt menacent, de se laisser convaincre que sortir leurs haches et leurs tronçonneuses pour défricher contribuera à leur sécurité ? Ont-ils oublié la multiplicité de menaces et d’horreurs déjà survenus autour d’eux ? Tronçonneurs masqués, personnages que l’on croyait morts revenus à la vie, autres personnages devenus fous et préparant la perte des habitants de Proofrock, jeux de dupes, prédateurs en folie, authentiques fantômes s’entrecroisent dans ces aventures qui, comme dans un polar, rebattent sans cesse les cartes des évènements que l’on croyait avoir compris.
Critique forte des inégalités sociales, petite revanche au passage sur le racisme ambiant d’un auteur Blackfoot - avec deux héroïnes (les fameuses « filles finales ») non caucasiennes, l’une afro-américaine l’autre Shoshone, et des horreurs dues à un mal qui ne vient pas, comme par exemple dans les romans de Graham Masterton, d’anciennes malédictions indiennes mais directement des blancs - déclaration d’amour aux slashers et aux frissons éternels de l’adolescence, mais aussi peut-être dénonciation, volontaire ou non, d’une sous-culture malade tournant en boucle et incapable de se référer à autre chose qu’à elle-même, « L’Ange d’Indian Lake » est – au moins – tout cela à la fois. Venant conclure une trilogie originale qui ferait un bon sujet de thèse sur la manière dont littérature et cinéma, devenus symbiotiques, s’infusent et se nourrissent mutuellement, « L’Ange d’Indian Lake » met un terme, peut-être, aux aventures de Jade Daniels. Peut-être, parce que Stephen Graham Jones, qui entre les deux derniers tomes de cet opus a écrit un roman intitulé « I Was a teenage slasher », ne semble pas avoir encore épuisé le filon.

Titre : L’Ange d’Indian Lake (The Angel of Indian Lake, 2024)
Auteur : Stephen Graham Jones
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Carine Chichereau
Couverture : Max Fearon / Arcangel
Éditeur : Rivages
Collection : Rivages/Noir
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 524
Format (en cm) :22,5 x 15,5
Dépôt légal : octobre 2025
ISBN : 9782743668365
Prix : 24,90 €
Les éditions Rivages sur la Yozone :
« N’aie pas peur du faucheur » de Stephen Graham Jones
« Mon cœur est une tronçonneuse » de Stephen Graham Jones
« Un bon Indien est un Indien mort » de Stephen Graham Jones
« Les Vagabonds » de Richard Lange
« Comptine pour la dissolution du monde » de Brian Evenson
« L’Occupation du ciel » de Gil Bartholeyns
« Qui après nous vivrez » par Hervé Le Corre
« L’Odyssée des étoiles » par Kim Bo-young
« L’île de Silicium » de Chen Qiufan
« La Messagère » de Thomas Wharton
« Hiérarchie, la société des anges » par Emmanuel Coccia
« L’Attrapeur d’oiseaux » par Pedro Cesaro
« Une bonne tasse de thé » par George Orwell
« Petites choses » de Bruno Coquil
« L’Inventeur » de Miguel Bonnefoy