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Le cyberespace de l'imaginaire




Steampunk ! L’Esthétique rétro-futur
Étienne Barillier
Les Moutons Électriques, Bibliothèque des Miroirs, essai, 352 pages, janvier 2010, 25€

Mis à feu dans les années quatre-vingts grâce à plus d’un siècle de combustibles fictionnels, le steampunk, décrivant en même temps un futur qui n’a jamais existé et un passé parallèle, fusionne et recompose des pans entiers de l’imaginaire. Partant de Londres et d’ères victoriennes alternatives, il envahit peu à peu d’autres lieux et d’autres époques pour finir, à travers le monde de l’art, par prendre pied dans le monde réel. Ainsi l’histoire du steampunk est-elle celle de rejaillissements inattendus et de métamorphoses imprévisibles. À la fois essai et beau livre, l’ouvrage d’Étienne Barillier mêle iconographie et érudition pour dresser du steampunk et de ses transmutations un panorama exhaustif.



Didactique : telle est la qualité première de l’ouvrage, notable dès l’introduction. En réussissant à définir en quelques mots la naissance et le devenir du steampunk (distraction ludique, puis fiction métatextuelle, enfin esthétique à part entière), Étienne Barillier résume trois décennies de créativité dans un genre nouveau, depuis les ouvrages princeps de Tim Powers, Kevin Wayne Jeter et James Blaylock jusqu’aux œuvres les plus récentes.

Première partie : de la genèse à l’engouement

Pour autant, rien n’est simple en matière d’influences réciproques et de courants littéraires, et l’auteur, toujours didactique, s’emploie dans une première partie à positionner le steampunk sur le socle de la littérature du XIXe siècle et de l’émergence du rétro-futurisme, à décrire l’irruption du genre sous la poussée conjointe des trois auteurs précités, à étudier et définir les caractéristiques de ce courant en développement, et à dresser l’inventaire de leurs émules et de leurs successeurs.

Seconde partie : l’âge de la maturité

Dans la seconde partie de l’ouvrage, Étienne Barillier décrit “l’ouverture rétro-futuriste”, ou comment le genre devient capable d’essaimer à travers lieux et époques pour créer d’autres passés alternatifs qui, toutefois, gardent des caractéristiques, un style, une tonalité, une identité qui les rattachent au genre. À l’appui, dans une partie enrichie par les témoignages des auteurs eux-mêmes, à qui il laisse l’opportunité de préciser la manière dont ils considèrent le genre et s’y rattachent, il décrit la riche vague steampunk française des années 2000 avant de laisser la plume à Raphaël Colson le temps d’un chapitre consacré au steampunk japonais, puis revient aux commandes pour détailler l’émergence des ligues composites, qui, notamment à travers les comics, reprennent et élargissent les codes du steampunk tout en conservant l’une de ses caractéristiques premières : la fusion des genres, qui sous la plume de Denis Mellier conduit à cette belle formule : “… une sorte de machine transformant les combustibles fictionnels divers en une énergie décuplée.

Troisième partie : être steampunk

La troisième partie de l’ouvrage est consacrée à ce qui n’est peut-être qu’un épiphénomène, mais mérite indubitablement le détour. Depuis quelques années, on assiste à une mode vestimentaire, mais aussi à la production par d’excellents artisans d’objets façon steampunk, bijoux, montres, armes factices, machines fonctionnelles électriques ou à vapeur, mécanismes infernaux ou délirants, mais répondant tous à une esthétique commune à base de cuivre, de bois, de verre et de métal. L’auteur aborde également la musique steampunk, les soirées steampunk, les expositions steampunk dont la plus récente, au Musée d’Histoire des Sciences d’Oxford, a connu à la charnière 2009-2010 un succès certain, témoignant de la reconnaissance dans le grand public non seulement d’un mot, mais aussi d’un style.

L’aperçu de l’ouvrage que nous donnons ci-dessus résume mal la richesse du genre et l’érudition de l’auteur. Méticuleux, méthodique, encyclopédique, Étienne Barillier traque le steampunk non seulement à travers la littérature, mais aussi dans la bande dessinée, le cinéma, les jeux de rôles, les jeux vidéo, la musique, le monde réel.

De fait, l’histoire générale du steampunk, incluant ses préfigurateurs et successeurs, est une véritable mine d’informations. Mais l’ouvrage, entre les lignes, pose aussi des questions passionnantes qui mériteraient un essai à part entière : s’il a eu un analogue dans le rétro-futurisme nippon, s’il a trouvé, après sa naissance américaine, un relais naturel et des échos prévisibles au Royaume-Uni et en France, quel a été le destin du steampunk dans d’autres pays d’Europe dont l’histoire et la culture, d’une richesse équivalente, constituent un terreau tout autant fertile et propice au genre ?

Quels ont été les véritables déterminants du succès initial du steampunk, alors que le genre, comme l’auteur le précise, aurait pu naître au cours des décennies précédentes ? Ne serait-ce pas ce marasme qualitatif de la fiction des années quatre-vingts, qui, comme le souligne Jean-Pierre Pécau (page 233), n’ont guère été marquées que par « Les Voies d’Anubis » et « Neuromancien » ? Rejet ou mort inévitable du cyberpunk, comme en est faite ailleurs l’hypothèse ? Mais le steampunk ne serait-il pas né simplement par défaut, d’une carence profonde et aux effets indirects finalement salutaires ?

On pourrait aussi se demander, en se basant sur l’évolution de la fiction au cours de ces dernières années, si la fusion des genres, qui aura été une caractéristique pratiquement exclusive du steampunk, l’est ou le sera longtemps encore. En effet, on assiste de plus en plus à des fusions de tous les genres, avec des résultantes très éloignées du steampunk : en ce sens, en rendant cohérents et acceptables les premiers récits transgenres, le steampunk n’aura-t-il pas anticipé l’ensemble de l’évolution de la fiction de ce début de millénaire ?

Mais revenons-en à l’ouvrage lui-même. On peut ne pas être toujours d’accord avec l’auteur. La thèse de la déferlante et du succès steampunk, qui revient en filigrane à travers plusieurs chapitres, ne manque certes pas d’intérêt, mais mérite aussi d’être considérée avec prudence. Quand il est question de la rapidité de l’intégration des manifestations de la sous-culture par la culture dominante, on est également tenté d’être moins formel.

On pourrait soutenir, à contrario, que la discrétion du steampunk aura été garante de sa survie. Échappant aux modes brutales et aux phénomènes exclusivement mercantiles, le steampunk aura évité ces sommets qui bien souvent anticipent des disparitions complètes. Nécessitant, de par ses constantes metatextuelles et ses références historiques, une culture solide, le genre aura pu sélectionner des amateurs tenaces désireux d’y revenir au fil des années. Et peut-être en prenant place dans un passé alternatif, plutôt que dans un futur destiné à être immanquablement contredit, le steampunk a-t-il touché sans le vouloir à cette part d’intemporel qui a assuré sa pérennité.

En fin de volume, l’ouvrage d’Étienne Barillier est complété par une bibliographie des ouvrages théoriques, une intéressante sitographie, ainsi que par un index des auteurs. Un puriste, un universitaire pourront toutefois faire à l’ouvrage quelques reproches mineurs : si la plupart des illustrations sont créditées, on note quelques lacunes (il aurait par exemple été intéressant de préciser que l’image reproduite page 344 constitue l’ouverture du concours « Steampunk » de la Computer Graphic Society), et une table des illustrations aurait été la bienvenue. Un index des nombreux titres cités dans le texte, avec les références détaillées, pourrait compléter utilement l’index des auteurs. La table des matières ne rend peut-être pas suffisamment hommage à la structure méthodique et didactique du volume : plus fournie, elle permettrait de retrouver aisément des thématiques précises.

Mais ce ne sont là qu’imperfections marginales. Et le seul véritable regret que l’on puisse éprouver à la lecture de l’ouvrage est le fait que la totalité des illustrations ne soient pas en couleur. Car si le rendu en noir et blanc évoque souvent avec bonheur ces époques pseudo-victoriennes, il nous prive de la luisance cuivrée des machines infernales, des crépuscules flamboyants à travers lesquels se meuvent les dirigeables, des bleutés électriques de l’éther ou des couleurs plus pâles des becs de gaz, des ors et des pourpres des costumes, et de la rutilance subite, à travers le smog, de créatures et de véhicules impensables.

Mais qu’importent ces détails, car d’autres particularités viennent rehausser les qualités graphiques de l’ouvrage. Outre la richesse et le nombre des illustrations, qu’elles soient couvertures de livres, reproductions d’affiches, de revues, photographies d’objets, cases de bandes dessinées, clichés extraits de films, on note, par exemple, le facétieux remplacement de la bannière de l’éditeur “Les Moutons Électriques” par “Les Moutons Mécaniques” en page de garde, ou l’élégante mise en page de Raphaël Colson, qui agrémente textes et iconographie de cadres de fer riveté, de roues dentées, de machineries typiquement victoriennes.

Au total, à la fois essai et beau livre, l’opus d’Étienne Barillier s’impose comme l’ouvrage de référence en langue française sur le steampunk. Ce travail considérable devrait passionner non seulement les aficionados du genre ou les amateurs de littératures de l’imaginaire, mais aussi, plus globalement, ceux qui s’intéressent à l’histoire des courants littéraires. À ce titre, « Steampunk ! » devrait trouver une place non seulement dans les collections des férus de victoriana et de rétro-futur, mais également sur les rayonnages des bibliothèques publiques et universitaires.

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Coquilles « Steampunk ! »



Titre : Steampunk !
Sous-titre : L’esthétique rétro-futur
Auteur : Étienne Barillier
Couverture : Sébastien Hayez
Éditeur : Les Moutons Électriques
Collection : Bibliothèque des Miroirs
Site internet : page roman (site éditeur)
Pages : 352
Format (en cm) : 17 x 21 x 2,2
Dépôt légal : janvier 2010
ISBN : 978-2-915793-90-1
Prix : 25 €



À lire également sur la Yozone :
- La chronique de « Steampunk » par Antoine Chalet


Hilaire Alrune
5 avril 2010


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