YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




Concile de Fer (le)
China Miéville
Fleuve Noir, Fantasy, Rendez-vous Ailleurs, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), échec d’utopie, 559 pages, novembre 2008, 22€

Je n’ai toujours pas lu « Perdido Street Station », mais j’ai adoré « Les Scarifiés ».
« Le Concile de Fer » demeure dans cet univers, et alterne une révolte dans la capitale Nouvelle-Crobuzon, qui va se muer en Commune, à la quête d’une utopie rebelle : le Concile de Fer.

Tout ça finira mal… à condition de tenir jusqu’au bout.



La construction linéaire, trop facile, des « Scarifiés » est ici abandonnée au profit d’un va-et-vient entre la quête du Concile et les grèves qui secouent la capitale.
Si c’est toujours aussi bien écrit (et bien traduit), voire trop, au point de faire parfois appel au dictionnaire, il faut dépasser les 150 premières pages pour que la curiosité laisse la place à l’intérêt.
Avec l’anamnèse centrale (encore un mot que vous et moi employons quotidiennement) débute un long flash-back révélant une histoire d’un classicisme absolu.

Une introduction stylisée et indigeste

Bref résumé : la première partie (60 pages) nous plonge parmi un groupe un peu hétéroclite. Ils marchent sur les pas de quelqu’un (le résumé nous apprendra son nom, sinon il faudra patienter), mais ils ont également la Milice aux trousses, ainsi que d’autres choses. Entre morts et autres déconvenues, la quête sera cruelle, mais couronnée de succès. On a lu une soixantaine de pages, avec l’impression d’en avoir subi le double. L’action est pourtant présente, mais la manie de l’auteur de truffer son texte de références à l’univers, inexpliquées et incompréhensibles, obligerait presque à prendre des notes sur qui appartient à quel groupe, quel courant s’oppose à quel parti politique…

La seconde partie nous ramène à Nouvelle-Crobuzon, sur les pas d’Ori, jeune révolté affilié au Fléau endémique, un mouvement qu’il trouve bavard et mollasson. Aussi va-t-il mettre sa fougue au service de Toro, un opposant au maire limite terroriste, coiffé d’un casque à cornes magique, héritier spirituel de Jacques l’Exauceur, la figure quasi mythique de la rébellion exécutée vingt ans plus tôt. Grâce à une fortune confiée par un vieux mendiant, il gravit rapidement les échelons de la hiérarchie des Torins.

Et au moment où ça devient intéressant, on nous rebascule sur les aventuriers du dimanche, qui remettront une soixantaine de pages avant de rejoindre le Concile de Fer…

Une histoire classique

Et nous de comprendre, au fil de l’anamnèse qui suit sur 130 pages, ce qu’est ce mystérieux Concile de Fer : une rébellion des ouvriers du rail et de la faune qui gravitait autour, suite à un retard de paiement des salaires, donc l’impossibilité d’aller voir les prostituées qui suivent le chantier pas à pas. On fout une raclée à la milice et aux contremaîtres, et plutôt que de s’éparpiller dans la nature en devenant hors-la-loi, on fonde une démocratie et on poursuit le travail, posant des rails devant la loco, et les retirant derrière pour ne pas être suivis… Vingt ans de fuite, ou de voyage, et le train gigantesque devient une ville roulante…
Si ça vous rappelle pas « Le Monde Inverti », de Christopher Priest

Si j’ai insisté ci-dessus sur le nombre de pages, c’est qu’en dépit de l’action, en fait assez fréquente dans le récit, on peine à accrocher à cette histoire qui n’avance pas, ou si peu...

Passée (enfin !) la moitié du bouquin, on comprend donc que Judas et ses amis veulent retrouver le Concile pour que ce dernier revienne à Nouvelle-Crobuzon et que, le mythe devenu réalité, le peuple s’unisse, sans racisme entre les races et les Recréés, pour mettre à bas le maire et la Milice à sa botte.
Bien sûr, tout ne sera pas aussi simple, la Commune s’établira sans l’aide de Toro qui mène pourtant ses plans à bien, et la répression sera terrible, au point de chambouler tous les plans… Sans oublier l’empire Tesh, qui non content d’avoir stoppé les tentatives d’invasion néo-crobuzéennes, va porter la guerre dans la ville…

Je préfère laisser la surprise de cette deuxième moitié aux lecteurs qui auront eu le courage de lire le début. Sans dire qu’elle vaut qu’on s’accroche aux 300 premières pages, elle les rattrape quelque peu, avec d’excellents moments dramatiques, des retournements pas trop illogiques voire certains typiquement humains… Et une fin… indescriptible.
Néanmoins, à qui voudra lire une histoire d’utopie communarde, je ne saurais trop lui conseiller « Chroniques d’un Rêve Enclavé » d’Ayerdhal (dont je ne cesse de faire la promotion, sans le moindre intérêt financier), bien plus lisible, dépourvu des longueurs et des va-et-vient qui nuisent au présent volume.

Parlez-vous Miéville ?


Dans le volume précédent, j’avais déjà noté l’incroyable travail de la traductrice Nathalie Mège pour retranscrire la richesse linguistique du roman.
Encore une fois, celle-ci est trop excessive pour permettre une lecture confortable. Petite liste des pires tentations d’attraper son dictionnaire : môle (édifice portuaire), maremmes (marécage asséché), javeaux (bancs de sable), revivaliste (adepte du revival), stencil (papier d’imprimerie à pochoir), orgone (force mystique), chemineau (vagabond) à ne pas confondre avec cheminot, selve (forêt vierge), carbet (cabane), about (bout, ici du chemin de fer), puna (plateau pierreux), corrasion (érosion liée au vent). Entre anglicismes, vocabulaire technique spécifique, termes géographiques et expressions vieillies, ils nuisent à la lecture plus qu’ils n’apportent leur touche d’ambiance.

Ajoutez à cela les néologismes de l’auteur, et le lecteur lambda s’arrache les cheveux. Des mots comme « corsairs », toujours orthographiés de la même manière, sont des éléments de l’univers, des bêtes fantastiques….
De même que les constructions à base d’hexa (incantations magiques) comme « hexalté » ou « hexagéré », parfois employés à tort et à travers. D’autres n’apparaissent qu’une fois, comme « bio-cervolant » et laissent dubitatif.

Le texte n’est également pas exempt d’erreurs. Le reste des coquilles est ici :

Texte - 4.1 ko

En conclusion, je ne conseillerai ce « Concile de Fer » qu’aux lecteurs opiniâtres, dont l’opulence lexicale de Miéville fait le bonheur absolu. Les autres le trouveront difficile, voire impossible à lire, et jugeront l’intrigue d’un classicisme regrettable, qualifiable d’un “tout ça pour ça” ou autre “beaucoup de bruit pour rien”. À défaut d’un surprenant “happy end” pour une utopie perdue d’avance, on aurait souhaité... je ne sais pas, autre chose... de l’inédit.
Certes, c’est le voyage qui est beau, et non la destination, mais après « Les Scarifiés », j’aurai espéré (et je ne dois pas être le seul) autant de fond que de forme…

Notez cependant que le roman a reçu le prix Arthur C. Clarke 2005, récompensant le meilleur roman de SF publié en Grande-Bretagne.


Titre : Le Concile de Fer (Iron Council, 2004)
Auteur : China Miéville
Traduction : Nathalie Mège
Couverture : Marc Simonetti
Editeur : Fleuve Noir
Site Internet : fiche du roman
Collection : Rendez-vous Ailleurs / Fantasy
Pages : 559
Format (en cm) : 24 x 15,5 x 3,6
Dépôt légal : novembre 2008
ISBN : 978-2-265-08309-7
Prix : 22€



Nicolas Soffray
28 mai 2009






JPEG - 13.5 ko



WebAnalytics