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Maison aux Fenêtres de Papier (La)
Thomas Day
Gallimard, Folio SF, roman (France), fantastique-magie, 302 pages, mars 2009,

Nagasaki Oni et Hiroshima Oni sont deux démons nés du feu atomique états-unien déchaîné sur le Japon en 1945. Devenus chefs des deux principaux clans yakuzas, ils forment un étrange trio avec la belle Sadako, une jeune femme-panthère, dont le rôle sera de dénouer les fils du destin.

Roman magique, hommage aux mangas sérieusement secoués, Thomas Day retrouve grâce à l’outrance de son propos une des vertus majeures de la littérature : sa faculté de distraire intelligemment même en travaillant le moralement incorrect jusqu’à l’os.



De cette histoire de démons dénouée par une étrange femme-panthère, qui par ses actes préparera la venue du « temps des hommes », le lecteur averti ressortira enchanté du voyage.

Certes, nous ne saurions conseiller ce roman aux âmes sensibles, dénuées de toute culture de l’extrême (mangas, cinéma de genre, etc.) tant le sexe et la violence y sont des arguments narratifs vitaux au fonctionnement et à la compréhension du récit.
Alors oui, on peut parler de passages choquants, d’images fortes, perturbantes, mais il faudra adopter la position du lecteur adulte qui a fait ses classes tout autant avec « Les Onze Mille Verges » de Guillaume Apollinaire qu’avec quelques mangas sérieusement burnés ou un cinéma à la « Kill Bill » -influence ciné parmi d’autres, clairement revendiquée haut et fort par l’écrivain.
Car si outrance il y a, elle n’est pas innocente ou primaire. Constitutive du récit, elle en est le condiment nécessaire à l’aventure. Mais résumer « La Maison aux Fenêtres de Papier » à ce seul axe serait aussi une erreur.

D’une part, Thomas Day enveloppe son histoire d’un contexte magique, nimbé d’anciennes légendes, dont le rôle sera d’offrir un cadre « logique » à l’épopée. On se retrouve alors en terrain connu. Un Japon contemporain, issu d’un univers parallèle, où les deux bombes atomiques n’auraient pas explosé au-dessus des cités martyres, mais au sol, l’embrasement létal ayant creusé deux profonds cratères où seraient nés nos deux démons.
D’autre part, on le sait bien, on peut dire et raconter beaucoup de choses, y compris les plus répulsives, quand on dispose d’une plume efficace et talentueuse. Et de talent, Thomas Day n’en manque pas. Nous avions déjà porté à l’attention des Yonautes le remarquable « L’Automate de Nuremberg » (Folio 2€). Un texte fantastique, d’une clarté stylistique épatante, que je considère comme sa plus grande réussite de prosateur. Il est rafraîchissant de constater que l’écrivain n’a en rien perdu sa plume.
Autant l’intrigue centrale se la joue musclée, sanglante et survitaminée, autant les deux chapitres qui ouvrent et concluent quasiment le roman, deux anciens contes ayant traversé le temps, distillent une forme de perfection littéraire fortement appréciée.
Thomas Day a beau se transformer en Mister Hyde (avec une réussite avérée), le Docteur Jekyll, sensible et humain, censé resté dans l’ombre du roman, est bien là, posant une empreinte émouvante indélébile sur l’ensemble.

Est-ce à dire que l’on a entre les mains un roman parfait ? Non, évidemment pas. Si on peut tout accepter des deux démons, de la femme-panthère, des anciennes légendes, éléments imaginaires non contestables par essence, il n’en est pas de même des comportements des quelques yakuzas croisés.
On veut bien croire que la mafia japonaise n’est pas composée que de gros incultes, il n’en reste pas moins que Wei (l’adjoint numéro un de la belle Sadako) nous semble par trop cultivé, réfléchi et philosophe.
Dans le même registre, certains dialogues entre Sadako et ses yakuzas sont bien trop « travaillés » ou “écrits” pour faire vrais.
Quant à l’entraînement de Sadako avec le mystérieux Huang, il fait l’objet d’un traitement trop court, qui rend ce passage presque inutile. En effet, l’importance de la manœuvre n’est pas confirmée par les deux enseignements principaux retenus : en gros, ne pas boire d’alcool avant un combat et apprendre que la colère n’est pas bonne conseillère en de telles circonstances (bof, quoi).

Néanmoins, on pardonne sans peine ces petits défauts, péchés véniels concédés à une volonté de concision que l’on salue mille fois par ailleurs. Boucler l’affaire de A à Z en moins de 300 pages, voilà qui nous réconcilie bien avec un genre qui substitue majoritairement la quantité à la qualité.
Ras le bol des trilogies de deux mille pages et des forêts abattues pour narrer les péripéties minables d’un adolescent niais dont les frasques magiques renverseront des civilisations !
Dès lors, il faudra aussi saluer l’initiative de la collection Folio SF, n’hésitant pas à publier cet inédit et prenant un risque éditorial rare dans le paysage hexagonal.

Avec « La Maison aux Fenêtres de Papier », Thomas Day accouche d’un roman tranchant comme un katana, arme ultime d’un samouraï moderne qui aurait aiguisé sa lame dans le sang et le sperme de ses futures victimes.
Cool.

_ AUTRES OUVRAGES DE THOMAS DAY CRITIQUÉS SUR LA YOZONE
- La Cité des Crânes (Le Bélial’)
- Le Trône d’Ébène (Le) : Naissance, Vie et Mort de Chaka, roi des Zoulous (Le Bélial’)
- L’Automate de Nuremberg (Gallimard, Folio 2€)


Titre : La Maison aux Fenêtres de Papier
Auteur : Thomas Day
Couverture : Daylon (illustration)
Éditeur : Gallimard
Collection : Folio SF
Numéro : 331
Catégorie : F8
Site Internet : une interview video de Thomas Day & page roman (site éditeur)
Pages : 303
Format (en cm) : 10,7 x 1,2 x 17,7 (broché)
Dépôt légal : février 2009
Parution : 26 février 2009
EAN : 9 782070 359202
ISBN : 978-2-07-035920-2
Prix : 7€



Stéphane Pons
12 mars 2009


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