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Wellenstein - Boiscommun : l’entretien Baleine Blanche des Mers Mortes
L’interview exclusive d’Aurélie Wellenstein et Olivier Boiscommun
26 novembre 2021

Pour sa première incursion dans le monde de la bande dessinée, Aurélie Wellenstein livre une histoire inédite qui s’inscrit dans l’univers de son magnifique roman “Mer Mortes”. Un monde où les hommes, hantés par les océans qu’ils ont condamnés, sont pris pour cible par les spectres des animaux marins lors de terribles marées fantômes. Un récit dans un Paris post-apocalyptique pour lequel la romancière s’est associée à Olivier Boiscommun pour la mise en images.



Aurélie, on te connaissait jusqu’à présent comme nouvelliste et romancière, qu’est-ce qui t’a donné envie de te mettre à la BD ?

AW  : En fait, j’ai longtemps hésité entre l’écriture et le dessin. Je passais de l’un à l’autre. Quand j’étais adolescente, je dessinais des BD. C’était la période où on publiait Katsuhiro Ōtomo en France. Je lisais « Rêves d’enfants » et « Akira ». Grâce à mon frère, j’ai ensuite découvert Enki Bilal et sa « Foire aux immortels ». Puis j’ai pressenti que - dans mon cas - je n’arriverai pas à me perfectionner à la fois en écriture et en dessin. Je devais choisir un média. Pendant des années, j’ai pratiqué l’écriture romanesque afin d’incarner les histoires qui surgissaient dans ma tête. Quelle chance et quel privilège de pouvoir revenir à la BD aujourd’hui grâce au talent d’un artiste tel que Olivier Boiscommun !

“La Baleine Blanche des Mers Mortes” est une histoire inédite qui s’inscrit dans l’univers développé dans ton roman “Mers Mortes”. Pourquoi ce choix ?

AW  : La principale raison, c’est que je brûlais d’envie de replonger dans les « Mers Mortes ». Voir Paris sous les marées hautes, aussi. Ainsi qu’une image, aperçue petite : une baleine nageant sous l’Arc de triomphe.
Sinon, sur le plan des personnages, je souhaitais les aborder dans un autre contexte, avec un nouvel angle. Un seul personnage a été conservé, celui de Bengale. Cela me permettait de raconter le début de sa trajectoire. On lui découvre un autre visage, avant qu’il ne devienne le capitaine d’un vaisseau fantôme, naviguant sur les mers mortes.

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Souvent, au cours de l’élaboration d’un projet de BD, s’installent ce que j’appelle des séances de ping-pong entre le scénariste et le dessinateur. Était-ce le cas sur ce projet ? Pouvez-vous nous parler de votre collaboration ? De votre méthode de travail ?

OB : Dès l’origine de la collaboration, le ping-pong s’est installé. Nos échanges ont commencé dès la lecture du scénario. Certaines scènes nécessitaient des petits ajustements et Aurélie a été très à l’écoute des problématiques liée à la narration BD et a aussitôt procédé à une réécriture. D’autres scène sont également nées de ces discussions, comme celle du blouson « Punisher » qui s’est imposée un peu plus tard alors que nous avions déjà commencé les planches. Les échanges se sont ainsi poursuivit à chaque étape de l’élaboration de l’ouvrage, du scénario a la réalisation des pages dont j’envoyais a Aurélie chaque avancée, toujours avec la volonté de ne rien laisser passer, de pousser les choses le plus loin possible, chaque étape étant scrutée, décortiquée, analysée, etc...

AW : Nous avons beaucoup échangé et partagé notre vision autour de l’histoire. Olivier a lu le roman, donc c’était formidable pour moi. A partir du scénario, on a pu aussi ajuster certains passages ensemble, de nouvelles idées ont surgi. Nous avons travaillé sur les personnages, notamment, le physique, mais aussi les vêtements, les accessoires… Tous les détails comptent à l’image.
Olivier a également beaucoup travaillé sur le rendu des poissons spectraux, ainsi que sur celui des « marées hautes ». Là où l’imaginaire du roman était sombre, dans des teintes plutôt grises, il a fait le choix de la couleur, de la flamboyance, et le résultat est spectaculaire ! Olivier travaille en couleur directe, à l’aquarelle, ce qui permet des effets de transparence et de lumières, lorsque les spectres d’animaux marins éclairent les profondeurs marines ou quand des milliers de bougies illuminent l’opéra.
Les marées hautes ne sont pas toutes identiques. Certaines sont obscures et abyssales ; d’autres sont claires et lumineuses. Cela permet de varier les ambiances, entre un moment de tension et d’autres, plus oniriques.

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Sur le plan du design des personnages, y-a-t-il eu d’âpres discussions sur le physique et le look de Bengale, personnage déjà central dans le roman et dont tu devais avoir, Aurélie, une idée bien précise de l’apparence ?

OB : Les personnages ont également fait l’objet de beaucoup d’échanges. Notamment Bengale qui est le personnage central de l’Univers des « Mers Mortes ».
Paradoxalement, sa description est très sommaire dans le roman (un blouson en cuir arborant une tête de mort rayé de tibias, des cheveux en bataille et une démarche féline). Lors de la lecture j’ai également cru y voir une référence au personnage de Negan (« Walking Dead ») dont la personnalité de Bengale me paraissait être assez proche, mais si Aurélie était amusé » de ce rapprochement, cela ne semblait pas être une évidence pour elle. J’avais cependant lu le roman en imaginant Bengale comme un ancien rocker/biker et cette vision était bien encrée. Elle a donc malgré tout transpirée sur son look, avec le couteau à la cuisse des « Sons of Anarchy » par exemple.
Afin de mieux cerner nos visions communes du personnage, nous avons procédé à une sorte de casting avec des comédiens sur lesquels nous avons précisé son allure générale. Puis j’ai commencé à le dessiner et les échanges ont repris. Une première ébauche proposait une version du blouson classique avec une petite tête de mort sur la poitrine. Aurélie m’a dit que sa référence pour ce personnage n’était pas vraiment Négan, mais Albator et que la tête de mort devait être sur son torse. J’ai poursuivi les recherches et lui ai proposé une tête de mort un peu customisé façon méduse et peint très largement en gros sur son torse. Je lui ai également ajouté une dent de requin qu’Aurélie a choisi d’intégrer à l’histoire et à la psychologie du personnage.
Ensuite, je lui ai ajouté tout un tas d’accessoires qui me paraissait utile pour un homme solitaire évoluant dans un désert « post apo », un sac à dos, des Rangers, des sacoches, etc..

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AW : D’âpres discussions, non :) Oui, en effet, j’ai une image très précise en tête, mais en roman, j’aime bien laisser la main au lecteur, décrire à grands traits, mais sans donner une image trop précise. J’apprécie l’idée que les lecteurs puissent investir un monde en y apportant leur subjectivité. Je trouve que c’est aussi une manière d’entrelacer nos énergies. En BD, bien sûr, on ne peut pas proposer cela. On impose un visuel. Mais en tout cas, en ce qui concerne notre collaboration, entre Olivier et moi, l’idée était qu’on se rencontre, son univers et le mien, que nos deux sensibilités se mêlent. On est cependant parti du physique d’un acteur, pour se donner des pistes concrètes :)

Quid des autres protagonistes, voire antagonistes, a l’instar de Chrysaora, la femme méduse, autre personnage clé de cette BD et du futur de Bengale ?

AW : Chrysaora est un personnage aérien, gracieux, à la marge du monde des hommes. Elle évolue sur un fil comme un funambule et justement, elle va inviter Bengale à faire un pas de côté. Le premier pas, en réalité, de sa trajectoire qui va beaucoup plonger par la suite... A un festival, un lecteur m’a dit que les marées hautes colorées de la BD, c’était le prisme, plus chaleureux et positif de Chrysaora, son regard sur le monde. Par rapport à la vision plus sombre d’Oural, l’exorciste du roman. J’ai trouvé cette interprétation très sensible et inspirante !

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Au-delà de son univers de fantasy post-apocalyptique, “La Baleine Blanche des Mers Mortes” s’ancre dans le réel via des séquences de flashback ou des images de cauchemars du monde d’avant, autrement dit le nôtre, qui viennent, entre autres, expliquer la rage vengeresse des créatures et mammifères marins ...

AW : La fantasy est intéressante pour cela, car elle permet de se décaler par rapport à la réalité et de la considérer autrement, avec une autre vision, un autre angle. Nous ne sommes ni documentaristes ni journalistes. Nous allons raconter une histoire avant tout. Pourtant, la Baleine blanche des Mers mortes, sous le couvert de son postulat SF (la « mort » des mers et des océans, et leur retour sous forme de fantômes vengeurs) ne fait que traiter des problèmes actuels : pollution surpêche, maltraitance… Si je vous dis que l’on estime le nombre de poissons pêchés chaque année à 1000 milliards, c’est terrible, mais difficile à concevoir. On peine à se représenter la réalité d’un chiffre aussi énorme. Le récit de fiction va vous parler de cela, mais en se focalisant sur quelques personnages, sur une histoire, et susciter – on l’espère ! – une émotion. Nous invitons également le lecteur à épouser le regard animal.
En bref, notre objectif est de frapper l’imaginaire du lecteur et par là-même de l’amener à se questionner à travers une histoire, sans être démonstratifs ou moralisateurs.

Que ce soit au plan scénaristique que graphique, quels furent respectivement les principaux défis de cette bande dessinée ?

OB : La technique utilisée pour un univers aussi riche et complet, était déjà un véritable défi en soi, mais également la seule qui me permettait d’en retranscrire au mieux tous ses aspects.
Beaucoup d’éléments apportaient de véritable difficultés graphique, dessiner Paris en ruine ou l’Opéra n’était pas des plus simple, la gestion des rêves et passages du monde réel au monde onirique qui se devaient d’être crédible et vraisemblable, les marées hautes auxquelles ils fallait donner une représentation concrète, matérialiser les multiples formes que le spectres peuvent incarner, etc...

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AW : La difficulté pour moi, en tant que scénariste, c’est la place disponible. J’envisage la BD presque comme du court-métrage, là où le roman est un long-métrage. Il faut réussir à frapper vite et fort. Le lecteur doit entrer tout de suite dans votre monde et l’appréhender dès les premières pages. Côté personnages, je veux qu’on voit les évolutions, les ramifications, qu’il y ait de la vie et de la chair. Bref, on doit être immersif et percutant en 52 pages.

En dépit de l‘écrin assez sombre de l’histoire, un monde post-apocalyptique soumis à des raids meurtriers de poissons et mammifères marins fantômes, tu livres paradoxalement Olivier, une bande dessinée très lumineuse, et de ton côté Aurélie, un scénario qui se conclut sur une touche d’espoir .... (Auxquels “Le journal des petites pensées de Chrysaora”, qui complète le récit, vient ajouter une touche de légèreté et d’humour)

OB : A la lecture du roman, je m’étais fait une vision assez variée et multiples des marées hautes. J’y avais imaginé des ambiances très différentes qui allaient de la marée noire dans laquelle les personnages suffoquent, jusqu’à des tons plus lumineux et apaisant, que les mers vivantes nous offrent aussi. Cela nous permettait également un panel varié pour mieux coller aux besoins de l’histoire et des scènes à retranscrire.
Par ailleurs, j’ai le sentiment que l’espoir est le moteur même « des Mers Morte »s, c’est une des grande force de ce récit et de l’écriture d’Aurélie, qui tout en restant dans la nuance et la subtilité, joue d’oppositions aussi fortes, qu’une quête a la vie dans un monde habité par la mort, ou confronter l’horreur absolue à la poésie et au rêve.

AW : Ce journal était très amusant à créer et je suis ravie du résultat. Olivier a trouvé le titre qui m’éclate. C’est tout à fait Chrysaora !
J’ai écrit beaucoup de dark fantasy, et là ces derniers temps, j’ai envie de ramener de la lumière et d’éclairer les ombres. Au-delà de la fiction, comme je suis d’un naturel pessimiste avec la crise écologique, j’essaie au contraire de me mobiliser et de rester positive, au clair avec mes valeurs et mon éthique, de pousser mes efforts dans ce sens.

“La Baleine Blanche des Mers Mortes” étant, je crois, ta première bande dessinée, Aurélie, que penses-tu de l’expérience ? Penses-tu la réitérer ? Et est-il envisageable de revoir un jour Bengale dans une autre aventure se déroulant dans l’univers des Mers Mortes ?

AW : Mais oui, pourquoi pas ?! Quoi qu’il en soit, je travaille d’ores et déjà au scénario de deux autres bandes dessinées, chez Drakoo : la prochaine à sortir s’intitule « le meneur de louves » et on sera sûrement amené à en reparler bientôt ! ^ ^


Remerciements à Aurélie Wellenstein et Olivier Boiscommun sans oublier Sophie Caiola, l’attachée de presse des éditions Drakoo, pour l’organisation de cet entretien réalisé par courriel.


A lire également sur la Yozone
- Critique du roman « Mers Mortes »


Lien(s) utile(s)
- Aurélie Wellenstein sur Facebook
- Olivier Boiscommun sur Facebook
- Le site des éditions Drakoo


Illustration © Olivier Boiscommun / Editions Drakoo



Bruno Paul
27 novembre 2021




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