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Lou après tout, tome 1 : Le Grand Effondrement
Jérôme Leroy
Syros, Hors-série, roman (France), post-apo, 380 pages, avril 2019, 16,95€

Plus de dix ans que le monde s’est effondré. Plus d’électricité, et des hordes de zombies aussi dangereux que contagieux. Guillaume a la trentaine qui fatigue, et Lou, la gamine qu’il a sauvée le jour du Grand Effrondrement, devient une jeune femme. Par-dessus la fatigue d’une vie sur les routes, au danger omniprésent, la question de leur avenir ensemble apparaît. Guillaume est épuisé des horreurs vécues, Lou n’a plus souvenir du monde d’avant ; ce quotidien est sa normalité.
Réfugié dans la Villa Yourcenar, dans les Flandres, ils s’accordent une pause à l’abri d’un climat déréglé, et Guillaume se rappelle comment tout a commencé.



Jérôme Leroy est un touche-à-tout de grand talent. Sur la Yozone on a surtout lu ses incursions dans le polar (il dirige également une collection à la Table Ronde - La Petite vermillon) et la SF. J’ai un excellent souvenir de son « Big Sister » dans la minuscule édition Mille et une nuits (un vrai format poche). Avec « Lou après tout », il s’essaie avec brio au post-apo et ce premier volume relève surtout de la prospective immédiate, d’une anticipation à court terme très actuelle, celle de l’effondrement de nos sociétés modernes.

Après une première partie dans le monde d’après, qui montre qu’il maîtrise parfaitement les codes de la littérature à zombies, la cavale permanente, la méfiance, les moments de joie volés à la peur, la violence brutale des embuscades..., il donne la parole à un Guillaume 15 à 20 ans plus jeune pour nous expliquer comment tout a commencé. On sent la patte du roman noir dans le portrait aussi pessimiste que sans concession d’une société française guère éloignée de la nôtre, avec un gouvernement qui prouve autant son incompétence, sa déconnexion du monde réel que sa préférence nationale et son racisme affiché face aux problèmes qui montent. Entre Amiens et Roubaix, sa mère enseignante en ZEP, celle de son ami Karim assistante sociale, on voit revenir à grands pas la scission de la population par classes sociales, le parquage des pauvres et des (descendants d’) immigrés dans des banlieues clairement enclavées, voire murées de façon étanche. Pour le jeune Guillaume, pré-ado, c’est la perte de son ami Karim le plus gros souci. Les bribes de conversations des adultes qu’il surprend mettront plus de temps à envahir l’innocence de son enfance. Une visite à une communauté déconnectée, revenue à la terre, loin de la folie urbaine, lui fait comprendre qu’un autre mode de vie est possible, s’il n’est pas trop tard... et un but pour son errance future.

Ces années d’adolescence voient monter les tensions et les dangers. Connaissant déjà l’avenir, nous voyons les prémices des hordes de zombies, avec les premiers malades de l’hyperconnection aux mondes virtuels puis la généralisation d’un anti-dépresseur aux effets secondaires soigneusement passés sous silence. Via le docteur Belon, le médecin de famille, l’auteur nous laisse entrevoir « la vérité qu’on nous cache » découverte par un réseau indépendants de médecins et de scientifiques dont on ignore ou musèle les publications. Le procédé est un peu gros, certes, parfois à la limite du complotisme dans la manière dont Guillaume nous le fait partager, et ajoute une strate de flou avec le groupe terroriste peut-être à l’origine du virus qui fera planter les mondes virtuels. En tant que lecteur adulte, j’y vois autant une facilité de lecture pour les plus jeunes qu’un effet volontaire de brouillage de la perception de l’information et de sa véracité : à travers Guillaume, on croit à ce qui colle à la réalité quotidienne, et non pas aux grands discours des politiques dans leur tour d’ivoire.

Ce sont aussi des années d’éveil aux sentiments, d’un amour pas toujours facile à nommer, à comprendre, à exprimer avec son amie d’enfance Charlotte. Une période où on aimerait ne voit que le beau alors qu’autour de nous tout s’effondre, bloc par bloc, l’un qui perd son job, son assurance, son accès aux soins, la raréfaction des légumes, la restriction de circulation, des libertés quotidiennes. Des petites choses qui tenaient à rien et qui lâchent du jour au lendemain. Comment on s’en passe, on s’en accommode, on tente d’oublier...

Dans « Le Grand Effondrement », le scandale sanitaire est double : celui des médicaments a des racines profondes, hélas, car on a déjà connu des affaires de ce genre en Europe. Celui de la réalité virtuelle en appelle aux principes de précaution, aux addictions aux écrans, des sujets pleinement d’actualité. Tout cela n’en rend le roman que plus réaliste.

La nuit de l’effondrement est cauchemardesque. Après des « vacances » avec Charlotte, une découverte sensuelle de leurs corps comme refuge face à l’inexorable vague de l’avenir, la coupure, électrique, mais avec toutes ses conséquences, était prévisible, presque attendue, et pourtant encore inimaginable. Puisque nous n’avons que le témoignage de Guillaume, Jérôme Leroy laisse planer le doute sur son origine : l’oeuvre des « éco-terroristes » ou l’’inévitable conséquence de toute cette déliquescence ? La seconde solution, tant elle est à portée de main, fait froid dans le dos.
Couper l’électricité et vous déclenchez la panique. S’y rajoute l’épidémie virale, et cette nuit vire à l’horreur absolue, et la narration de l’auteur n’a dans ces chapitres rien à envier aux films avec des néons qui clignotent et des portes blindées qui ferment mal. On termine sur l’assaut d’une barricade, un siège qu’on sait perdu d’avance, dont la seule note d’espoir est qu’il ressoude une société qu’on s’était employé à diviser. Hélas, c’est trop tard.

Loin de tout scénario hollywoodien grandguignolesque, la force du « Grand Effondrement » de Jérôme Leroy est son réalisme, sa possibilité, et le doux réalisme avec lequel son narrateur nous fait partager ses années avant l’horreur, celles qui sont censées être les plus belles de la vie, qui l’ont un peu été, cette lente préparation à l’inévitable. L’auteur ne joue pas la carte du catastrophisme, il ne fait que le constat de l’absence de réactions des gouvernements, des mauvaises décisions, des choix égoïstes au détriment des besoins de tous, les opposant aux efforts des acteurs de terrain du vivre ensemble (les mères de Guillaume et Karim), du partage, des vraies valeurs qui font la joie de vivre (comme bien manger). C’est terriblement plus efficace et terrifiant.

Plus qu’un roman post-apo, « Le Grand Effondrement » est un « pré-apo » ultra-actuel qu’on espère ne jamais voir se réaliser, alors qu’on en distingue des échos chaque jour. Encore une fois, on ne pourra pas dire que personne ne nous a prévenu.

Le second volume, « La Communauté » est paru en octobre 2019, et le troisième « La Bataille de la douceur » dans les jours à venir.


Titre : Le Grand effondrement
Série : Lou après tout, tome 1/3
Auteur : Jérôme Leroy
Couverture : photomontage de Nicolas Vesin
Éditeur : Syros
Collection : Hors-série
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 380
Format (en cm) : 23 x 16 x 3,5
Dépôt légal : avril 2019
ISBN : 9782748526349
Prix : 16,95 €



Nicolas Soffray
10 janvier 2020


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