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Blues pour Irontown
John Varley
Denoël, Lunes d’Encre, traduit de l’anglais (États-Unis), science-fiction, 272 pages, février 2019, 20 €

Avec « Le Canal Ophite », « Gens de la Lune » et « Le Système Valentine », « Blues pour Irontown » peut être rattaché à la série des « Huit mondes », et avec les deux derniers d’entre eux, intitulés en langue originale « Steel beach » et « The Golden globe », à la « Trilogie du métal ». Mais si l’on retrouve ici et là des lieux et des personnages abordés à travers d’autres romans ou nouvelles de l’auteur, « Blues pour Irontown » est avant tout un roman indépendant.



« Mon bureau se trouve au treizième étage de l’Acme Building, un faux gratte-ciel des années 1930 construit dans ce que l’on appelait le style Manhattan, orné de faux bois et de fausses briques. Je l’avais choisi parce que j’aime cette période, l’époque de Chandler et Hammett, Sax Rohmer, Rex Stout et Mary Roberts Rhinehart.  »

Il se nomme Bach, il est ex-flic, il est détective privé. Amoureux de polars anciens de films noirs, il se singularise en s’habillant comme ses héros, avec trench-coat et chapeau, et en utilisant un argot canaille que tout le monde a oublié depuis des générations. Des générations, car nous sommes loin dans le futur, sur la Lune, là où l’humanité est parvenue à bâtir une société opulente, où l’énergie est illimitée, où les machines effectuent la plupart des tâches. Il suffit que des individus suffisamment nombreux partagent le même goût pour se faire construire des quartiers simulés selon leur désir.

Une société de rêve. Oui, mais tout n’est pas rose pour autant. Car il y a des quartiers bohêmes, façon misère consentie, mais aussi des villes du crime, comme Irontown. Et l’arrière-plan, loin s’en faut, n’est pas composé que de lendemains qui scintillent. Dans cet univers des « Huit mondes » (en fait beaucoup plus), l’humanité s’est fait expulser de la Terre, façon extermination massive, par des envahisseurs dont on ne saura rien. Les seuls survivants, ceux qui étaient déjà sur les autres planètes, se sont développés au fil des générations en sociétés ici estimables, là – comme sur Charon – beaucoup moins. Un arrière-plan qui n’apparaît que par petites touches mais qui prendra de plus en plus d’importance au fil du récit.

« Elle pouvait très bien s’être habillée ainsi pour s’assortir au décor. Mon bureau lui-même aurait pu avoir été transporté en totalité d’une autre époque par une machine à voyager dans le temps. »

Arrive la femme fatale qui requiert ses services. Dans un futur où les maladies ont été éradiquées et où l’on peut s’offrir, quand c’est à la mode, une vieille syphilis à la fois floride et bénigne, ou toute autre dermatose outrancière et factice, la belle s’est fait refiler, de façon involontaire, une lèpre génétiquement modifiée. Curable, mais coûteuse. Et à guérison lente : en attendant, la maladie lui ronge les doigts et la moitié du visage. Elle veut retrouver le nuisible qui lui a fait ce cadeau. La piste mènera Bach là où il n’a nulle envie d’aller. Irontown, cité du danger et du crime.

« J’ai aussi senti qu’au déjeuner elle avait mangé une salade de crevettoïdes avec un supplément de raifort, et une salade de laitue frisée, de radis, de croûtons avec parmesan et jus de citron, huile d’olive, poivre et beurre d’anchois. Elle avait tout fait passer avec un vin rouge. Je n’aime pas le vin. J’aime bien un bol de bière de temps en temps. »

Heureusement Bach n’est pas seul. « Sherlock et Bach, enquêtes privées et discrètes », est-il placardé sur la porte de son agence. Sherlock est un saint-hubert, mais pas n’importe lequel. Un chien modifié, implanté, à l’intelligence augmentée, qui a plus d’un tour dans son sac, et qui pourrait se révéler – même à l’état naturel – plus futé qu’un humain. On s’en doute : il se peut qu’il vole la vedette à son associé. Cette « Affaire de la Lépreuse d’Irontown », comme il la baptise lui-même, pourrait bien être tout autant son affaire à lui que celle de Bach.

« Mon travail ? Ne me faites pas rigoler. Quelque part en chemin, en même temps que je me faisais canarder par des gangsters charonais, je m’étais avoué qu’au fond être un détective privé n’était jamais qu’un passe-temps. »

Il y a, à l’évidence, une rupture très nette entre une enquête qui demeure assez linéaire et d’ultimes chapitres d’une toute autre ambition. Une enquête qui tout comme la femme fatale est distracteur, leurre, prétexte à tout autre chose – et, comme souvent dans le polar, le lecteur constatera en prenant un soupçon de recul, sinon au fil même de la lecture, qu’une machination aussi alambiquée, en dépit des explications données par son instigateur, reste difficile à justifier autrement que par le désir de vouloir surprendre le lecteur. Le narrateur lui-même peine à y croire : “Bon, c’était quand même assez difficile à gober” , soliloque-t-il un moment. Rupture possible, donc, de la suspension d’incrédulité – si ce n’est que la machination demeure cohérente dans la mesure où, avec un détective d’un tel acabit, elle ne pouvait qu’aboutir. Légère rupture de tonalité également, car, après une dominante d’espaces urbains et clos s’annonce un « finale » en pyrotechnie et en grand spectacle, que d’aucuns trouveront peut-être un peu trop hollywoodien, mais qui vient faire écho au passé des lieux, au passé refoulé d’un narrateur amateur d’histoires qui, à son corps défendant, se retrouve rattrapé par quelque chose de plus grand que lui, quelque chose à quoi il avait espéré échapper – tout bonnement l’Histoire avec une majuscule.

Si « Blues pour Irontown », roman assez court – moins de trois cents pages – n’apparaît pas comme un roman majeur dans l’œuvre de John Varley, il permet néanmoins de retrouver la « patte » de l’auteur : densité évidente dès le premier chapitre, imagination profuse, aptitude à mêler des éléments disparates en un ensemble cohérent. L’un des tours de force de Varley est de parvenir – non sans humour – à rendre réel le personnage de Sherlock. Un Sherlock un peu hacker, et capable de se promener dans la cartographie du réseau, que l’on découvre et que l’on apprend à connaître grâce à Pénélope Bleuet, sa « traductrice », qui transcrit son histoire à partir des échanges entre le chien et l’interface informatique, avec des zones de flou destinées à souligner l’irréductible part d’incompréhensible entre deux espèces. Le roman se déroule donc suivant deux narrations alternées et complémentaires, celle du « privé » et celle de son chien augmenté, une technique qui fonctionne parfaitement en montrant les intuitions et les limites de l’un et de l’autre.

Une histoire de perception, une interface perpétuelle entre fiction et réel : « Blues pour Irontown », d’une certaine manière, n’est jamais autre chose. Tout au long de ce roman qui mêle faux récit noir, faux planet-opera et embryon de space-opera, on oscille entre les faits et leur interprétation. Ce n’est pas seulement l’opposition ou la complémentarité, entre les visions canine et humaine, à la fois parallèles et intriquées, avec leurs zones d’ombre, leurs lacunes, leurs incompatibilités intrinsèques, ce n’est pas seulement la manière dont un élément crucial peut avoir été perçu par deux de ses protagonistes – Bach et Tildy Johnson, personnages que les lecteurs de Varley connaissent déjà – ce n’est pas seulement la fiction que l’on se crée dans son existence individuelle, mais c’est aussi celle que l’on se fait à partir d’un passé que l’on n’a pas vécu soi-même. Un passé collectif, celui de l’humanité terrestre, qui se trouve à la fois embelli et occulté : ainsi le narrateur, comme tant d’autres qui ont recréé des environnements factices de ce berceau perdu, refuse-t-il le condition lunaire au profit d’un monde terrestre fantasmé qu’il n’a jamais connu. Ainsi, tout comme les autres habitants de la Lune – qui à chaque fois qu’on l’évoque esquivent le sujet pour parler de la Grande Panne, autre évènement d’envergure, mais strictement lunaire – Bach tend-il à éluder l’épisode des Envahisseurs dont on ne saura jamais grand-chose. Écho avec sa propre existence : Bach ne révèle que peu à peu son véritable passé, l’occulte en partie au lecteur, et sans doute à lui-même, refuse une part du réel, comme le montre également son refus des améliorations artificielles qui lui permettraient d’appréhender ce réel selon un spectre plus large. Spectre dont dispose Sherlock, le chien augmenté, mais qui malgré cela n’échappe lui non plus jamais à des barrières mentales liées à la fois au passé et à la réalité présente. Incapable de concevoir ce passé qu’a pu être celui de la Terre avec ses espaces ouverts, incapable de saisir cette étrange notion de parcs qui n’auraient pas de limites, il demeure également aveugle au distinguo entre réalité et fiction : jamais il ne pourra comprendre que les personnages de vieux films en noir et blanc dont il regarde les aventures avec son maître ne sont pas des êtres réels.

Il est impossible, pour finir, de ne pas parler de l’édifiante introduction de John Varley, qui explique que la version que nous lisons en français n’est pas la version américaine. La version originale a en effet été « expurgée » suite aux services de « sensitive readers » employés par les maisons d’éditions elles-mêmes, comme cela se fait de plus en plus souvent, dans le but d’éliminer, avant publication, tout ce qui « pourrait choquer quelqu’un, quelque part, à quelque moment que ce soit » - vaste programme. Nous vivons donc dans un monde formidable où il n’y a plus besoin de censure, les éditeurs s’empressant avec zèle de la pratiquer eux-mêmes. On voit mal, désormais, comment la science-fiction anglo-saxonne, s’affairant à s’amputer de ce qui faisait sa singularité – à laquelle Varley participe depuis plusieurs décennies – pourra désormais faire autre chose que ronronner dans le consensuel. Nous avons fort heureusement droit à la version intégrale : remercions-en donc les éditions Denoël, et souhaitons que de telles mœurs censoriales ne deviennent pas la règle dans d’autres pays qui, eux aussi, prétendent être des terres et des espaces de liberté.


Titre : Blues pour Irontown (Irontown Blues, 2018)
Séries : Huit Mondes / Trilogie du métal
Auteur : John Varley
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Patrick Marcel
Couverture : Alain Brion
Éditeur : Denoël
Collection : Lunes d’Encre
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 272
Format (en cm) : 14 x 20,5
Dépôt légal : février 2019
ISBN : 9782207144421
Prix : 20 €



Hilaire Alrune
11 février 2019


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