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Personnages et point de vue
Orson Scott Card
Bragelonne, collection Essais, traduit de l’anglais (États-Unis), 317 pages, octobre 2018, 14,90 €

On n’en finirait pas de citer ceux qui savent enseigner l’art d’écrire un roman, y compris des gens qui ont si peu écrit eux-mêmes qu’ils n’en sont guère crédibles, ou même, cela arrive, des animateurs qui n’ont jamais rien publié ni rien écrit. Quand un auteur de la trempe d’Orson Scott Card, au palmarès duquel figurent plusieurs prix Hugo, Nebula et Locus, écrit un ouvrage intitulé « Personnages et points de vue », on a des raisons de considérer que l’auteur sait de quoi il parle. Et si l’on sait bien que l’on ne peut guère attendre de recettes miracles, on espère découvrir des astuces intéressantes, des informations de première main sur les difficultés auxquelles Scott Card a pu être confronté et sur la manière dont il les a résolues, voire sur la manière dont les auteurs qu’il a lui-même fréquenté ont pu surmonter certains obstacles. Si l’ouvrage est au final intéressant, il demeure moins dense que prévu.



« Ce livre est une boîte à outils : pinces littéraires, ciseaux, maillet, tenailles, tamis, perceuse. Utilisez-le pour sculpter, façonner, tailler, tordre, découper, ou mettre à jour des personnages qui existent déjà dans votre mémoire, dans votre imagination, dans votre âme. »

Quelques lignes peuvent-elles faire naître dans l’esprit du lecteur une image fausse par le biais d’automatismes mentaux, de clichés, d’idées préconçues ? C’est ce que ce démontre l’auteur dès les premières pages du volume, illustrant ainsi les puissances et les pièges de l’écriture, exactement comme Italo Calvino l’avait démontré dans « Si par une nuit d’hiver un voyageur ». Hélas, si l’exemple est frappant, on n’en saura guère plus sur le sujet et l’ouvrage, après avoir persuadé le lecteur que ce qui fait qu’un personnage prend vie, épaisseur, et consistance, n’est pas – loin s’en faut – son aspect, et après lui avoir appris nombre d’éléments utiles pour définir un protagoniste, se mettra à osciller entre des banalités nombreuses et des passages offrant un réel intérêt. Parmi ces derniers, les plus parlants sont assurément ceux où l’auteur présente plusieurs paragraphes décrivant le même évènement, mais écrits de manière différente : des exemples didactiques et convaincants, bien plus que des remarques étonnamment imprécises comme “un de mes élèves a écrit un jour une histoire très efficace à la troisième personne du pluriel…” : inutile de préciser que ce que le lecteur souhaiterait, ce sont des références d’un texte qu’il pourrait aller consulter. Mais on n’aura jamais de tels éléments, pas plus que de bibliographie, comme s’il n’existait pas d’autre conseiller en la matière, ou comme si l’auteur avait des raisons de penser que son public n’irait pas se documenter plus avant.

« Tout ce que vous avez à faire, c’est transformer votre esprit en filet et vous laisser dériver dans les eaux de la vie et de la littérature afin d’attraper ces idées qui ne demandent qu’à se faire remarquer. »

On le devine : s’il suffisait d’être attentif pour aussitôt savoir tout transformer en littérature, les rues seraient peuplées de romanciers et Orson Scott Card se garde bien de s’appesantir sur la frontière séparant l’application méthodique d’une recette et la véritable gastronomie, sur la différence entre la cuisine et le don. Au moins dispense-t-il de sages conseils, mettant les auteurs embryonnaires en garde contre toute velléité de s’inspirer de personnages réels ou même de proches, ajoutant que les risques encourus perdurent, ou même s’aggravent, si ces mises en fiction sont fidèles ou même flatteuses – on ajoutera que chez nous Pierre Jourde, qui fut à deux doigts d’y laisser la vie, a longuement décrit ce type d’erreur. Là où l’auteur, après avoir une fois encore énoncé bien des évidences, redevient intéressant, c’est lorsqu’il décrit l’abord qui sera offert au lecteur, sa vision du monde romanesque à travers toute une série de points de vue et de « degrés de proximité » avec tel ou tel personnage. Des nuances qu’il faut assurément connaître pour choisir le mode de narration – première ou troisième personne – et des analogies avec le monde cinématographique. Analogies qui ici sont utiles, mais qui ailleurs jettent sur la démarche une sorte de flou : lorsqu’il envisage de mettre en scène des personnages, Scott Card parle-t-il de littérature, de théâtre, de cinéma ? Ce n’est pas du tout la même chose et il lui arrive souvent d’être peu clair, accumulant à l’envi les références au cinéma ou aux séries télévisées, comme si son public se préparait à écrire un scénario – ou comme s’il n’avait jamais rien lu de sa vie.

« Les écrivains doivent constamment choisir entre montrer, raconter et ignorer. »

Scott Card a enseigné la littérature et également œuvré sur de nombreux ateliers d’écriture. Cela se sent, en effet, mais pas toujours dans le bon sens du terme : car ce qui se sent surtout, c’est que le public auquel il s’adressait – ou auquel il s’adresse avec ce volume qui ressemble à une compilation de cours ou d’ateliers donnés ici et là – n’est pas un public de véritables impétrants en littérature, de personnes ayant déjà commencé un travail, faisant déjà preuve de qualités, et cherchant à progresser auprès d’un maître en la matière. Les conseils et recettes sont parfois si simples, si basiques, les constats si évidents que l’on voit à travers eux se dessiner une assistance peu éveillée en la matière, des oisifs qui vont suivre un atelier d’écriture comme ils ont suivi peu de temps auparavant un stage de macramé, et comme ils suivront peu de temps après une session de reliure, de scrapbooking, de tressage de cheveux ou de peinture sur soie.

Au final, le bilan de cet ouvrage sera donc un peu en mi teinte. Si « Personnages et point de vue » propose des remarques intéressantes, s’il définit parfaitement bien ce qui fait qu’un personnage existe et les manières de le faire prendre vie en fonction de sa place et de son importance dans l’intrigue, s’il s’attache en effet dans la dernière partie, comme le titre le promet, aux différentes manières d’aborder la vision qu’aura le lecteur du monde romanesque à travers le degré de proximité retenu par l’auteur pour son personnage principal – ou, en cas de roman polyphonique, pour plusieurs personnages distincts – la globalité du volume pourra laisser le lecteur sur sa faim. Sans doute en attendait-on trop d’un traité qui dépasse les trois cents pages et d’un auteur qui par ailleurs a su accumuler les réussites. Mais on sait aussi que les romanciers accomplis sont rarement ceux qui enseignent le mieux comment écrire, et l’on pourra trouver des compléments utiles dans un second ouvrage didactique de Scott Card, « Comment écrire de la fantasy et de la science-fiction », également publié dans la collection « Essais » des éditions Bragelonne.


Titre : Personnages et point de vue (Characters and Viewpoint, 1988)
Auteur : Orson Scott Card
Traduction de l’anglais (États-Unis), l’anglais (Grande-Bretagne) : Nénad Savic
Couverture : Shutterstock
Éditeur : Bragelonne (édition originale : Bragelonne, 2008)
Collection : Bragelonne Essais
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 317
Format (en cm) : 14 x 21
Dépôt légal : octobre 2018
ISBN : 9791028104672
Prix : 14,90€


L’écriture sur la Yozone :

- « Le zen dans l’art de l’écriture » par Ray Bradbury
- « Nanowrimo : écrivez un roman en trente jours » par Chris Baty

Les essais Bragelonne sur la Yozone :

- « J.R.R. Tolkien, auteur du siècle » par S.T. Shippey


Hilaire Alrune
7 novembre 2018


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