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Bifrost n°92
Rédacteur en Chef : Olivier Girard
Revue, n°92, nouvelles - articles - entretien - critiques, octobre 2018, 196 pages, 11€

« Cristal qui songe », « Les plus qu’humains », une multitude de nouvelles marquantes... l’immense talent de Theodore Sturgeon (1918-1985) n’est plus à prouver. Une fois l’avoir lu, son nom demeure dans notre esprit avec la promesse d’y revenir.
Pourtant voilà bien longtemps qu’il ne fait plus l’actualité sur les étals des librairies avec un nouveau recueil, le dernier inédit accuse 37 ans.
Hélas, Jacques Chambon n’a pu mener à bien son projet de cinq gros recueils qui lui seraient consacrés, comme le souligne Olivier Girard dans l’édito. Les lecteurs ont juste eu droit à quelques rééditions autour des années 2000 et en 2005.
Fort heureusement, « Cristal qui songe » a eu droit cette année à une nouvelle traduction. Et « Les plus qu’humains » devrait connaître le même sort, ce qui n’est vraiment pas un luxe.
Dans ce contexte, un « Bifrost » spécial Theodore Sturgeon ne peut qu’être une bonne idée.



Francis Valéry dresse l’étonnant parcours de l’écrivain : trois mariages, sept enfants, des phases d’écriture entrecoupées de nombreuses périodes de non productivité. Il fallait que Sturgeon soit heureux pour pouvoir écrire, mais comme le souligne Paul Williams, qui le connaissait, dans un article datant de 1977, Theodore Sturgeon essayait inconsciemment de résister à l’acte d’écriture, il élevait des barrières contre une reconnaissance qu’il désirait mais qui l’effrayait en même temps. L’homme se révélait très complexe, énervant pour ceux qui travaillaient avec lui. Il vivait dans un temps différent, dans une espèce de journée perpétuelle. Repousser un texte durant des années revenait un peu pour lui à faire le soir ce qu’il avait décidé le matin. Son processus créatif recélait une part d’autodestruction, comme s’il devait régler un éternel conflit avec lui-même.
Alors qu’il avait 20 ans, Gérard Klein a signé en 1957 dans « Fiction » l’excellent article “Theodore Sturgeon : le splendide aliéné” repris en ces pages et décortiquant les thèmes de l’écrivain : la solitude, la différence, l’humain...
Ces trois articles permettent de mieux appréhender Sturgeon, cet immense écrivain qui luttait pour écrire et a laissé tant de textes inoubliables.

Philippe Boulier présente les nombreux recueils de nouvelles édités entre 1977 et 1981, notamment sous l’impulsion de Marianne Leconte. Et un guide de lecture aborde ses autres œuvres traduites. Avec notamment ses 45 recueils originaux et ses 230 nouvelles au compteur, la bibliographie s’avère très impressionnante.
Impossible après la lecture du dossier de douter un seul instant du talent de Theodore Sturgeon.

Les deux nouvelles “Tandy et le brownie” (1961) et “L’homme qui a perdu la mer” (1959) permettent de bien le montrer.
Dans la première, la petite Tandy est une solitaire jouant dans son coin et, du moment qu’elle reste calme, ses parents la laissent tranquille. Avec une justesse de tous les instants, le lecteur est pris par la main, il regarde avec tendresse cette jeune fille absorbée dans une activité toujours plus adulte. La différence, l’enfance et la solitude sont magnifiquement mises en scène ici.
“L’homme qui a perdu la mer” l’entend pourtant toujours. La présence d’un enfant l’empêche de se concentrer, de se souvenir de ce qu’il a fait, du pourquoi de sa présence en ces lieux qui lui échappent. La compréhension se fait jour en son esprit au même rythme que dans celui du lecteur. Inquiétante et d’une grande beauté à la fois, cette nouvelle s’avère fascinante par les thèmes abordés et par sa construction.

Deux auteurs français côtoient le grand Theodore Sturgeon, ce qui n’est pas facile. Leurs nouvelles ont beau peser presque 60 années de moins, elles n’ont pas le même pouvoir d’évocation et, à quelque part, elles souffrent de cette proximité.
“Brumes fantômes” de Thierry Di Rollo met aux prises un adulte augmenté revenant dans son village natal et une enfant. La figure du père qui a commis un acte impardonnable, un fils devenu une machine à tuer par sa faute, des regrets émaillent ce texte un peu trop lisse à mon goût, car il n’a pas vraiment éveillé ma curiosité.
“Aux portes de Lanvil” (de l’an mil ?) de Michael Roch m’a fait penser à du bizarro, ainsi qu’au radeau de la méduse de Jericho... c’est dire ! Plein d’images surgissent, mais sans queue ni tête, sans véritable plan d’ensemble et à la fin, on se demande ce que l’auteur a seulement raconté. Moi aussi, je n’ai de loin pas tout compris !

Retour à « La forêt sombre », la suite du « Problème à trois corps » de Liu Cixin, dans le “Scientifiction” de ce trimestre. Paradoxe de Fermi, problème de communication... des sujets à la mesure de Frédéric Landragin et Roland Lehoucq.
Une flopée de chroniques permettent aux lecteurs de faire leurs choix dans une production abondante et pour la première fois, la parole est donnée à des bibliothécaires.

Tout est déjà dit en couverture : Theodore Sturgeon le trop humain, un écrivain remarquable qui a signé tant de chefs-d’œuvre et dont la lecture procure toujours le même plaisir. Il mérite vraiment un retour sur le devant de la scène, ce « Bifrost » le démontre amplement. Un numéro à ne pas louper !


Titre : Bifrost
Numéro : 92
Rédacteur en chef : Olivier Girard
Couverture : Théo Guillot
Type : revue
Genres : SF, études, critiques, nouvelles, entretien, etc.
Sites Internet : le numéro 92, la revue (Bifrost) et l’éditeur (Le Bélial’)
Dépôt légal : octobre 2018
ISBN : 9782913039896
Dimensions (en cm) : 14,9 x 21
Pages : 196
Prix : 11€



Pour contacter l’auteur de cet article :
francois.schnebelen[at]yozone.fr


François Schnebelen
8 novembre 2018


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