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Irrespirable
Olivia Kiernan
Hugo et Cie, collection Hugo Thrillers, thriller, 363 pages, octobre 2018, 19,95€


« Une des leçons les plus déroutantes du métier de profileur est de découvrir à quel point les hommes se ressemblent. À quel point, et c’en est presque inquiétant, nos désirs, nos pulsions, nos peurs sont semblables. Tout est question d’échelle, mais cela ne cesse de m’effrayer de constater qu’aux deux extrémités de cette échelle réside une partie de moi qui est capable de comprendre le point de vue du mal. »

Elle se nomme Frankie Sheehan. Après avoir été profileuse, puis inspectrice, elle est à présent commissaire à Dublin. Une commissaire au sujet de laquelle son équipe est passablement inquiète lorsqu’elle reprend le travail, affaiblie physiquement et psychologiquement suite aux multiples coups de couteau reçus lors d’une affaire précédente. Mais elle est solide. Ce qui vaut mieux, car elle doit investiguer à son retour sur l’assassinat d’une étudiante dont elle connaît personnellement les parents. Un crime qui apparaît lié à un autre crime, celui d’une microbiologiste dont la pendaison, sans sa sagacité, aurait été considérée comme un simple suicide. Rapidement, les choses s’avèrent complexes, ténébreuses, retorses. Il semblerait que les protagonistes aient tous quelque chose à cacher. Il semblerait aussi que les âmes des uns et des autres soient bien plus noires qu’on ne pouvait le penser. Noires mais aussi bleu sombre : quel est le rôle joué par le bleu de Prusse, un pigment que l’on retrouve sur plus d’un cadavre ?

« Il glousse et ses rides se détendent, rien à voir avec l’air mortifié et les crevasses au coin des lèvres qu’il arborait à la morgue.  »

Le roman souffre hélas de nombreuses limites qui heurtent la lecture. Les enquêteurs ont reçu par mail un fichier vidéo du meurtre. Plus loin, Olivia Kiernan a la malheureuse idée de changer son fusil d’épaule (à moins qu’elle ne confonde pièce-jointe et mise en ligne publique) en affirmant que le meurtre a été diffusé en direct, en live, en streaming, etc : l’assassinat a donc été filmé en direct et diffusé en temps réel sur le réseau, mais tout le monde ignorait que la victime était morte et la découverte de son cadavre a été une surprise, ce que le lecteur a tout de même un peu de mal à admettre. Tout comme le fait que les conséquences ou même le simple fait de cette diffusion ne soient jamais abordés en détails par ailleurs, y compris lors de la conférence de presse, y compris lors des points d’équipe sur l’enquête, ou encore le fait que le geek virtuose de l’informatique n’essaie pas de se renseigner sur le site sur lequel il a été mis en ligne, par qui, etc, ce qui donne au lecteur l’impression d’avoir manqué plusieurs chapitres. Autres défauts, le manque complet de pertinence de l’équipe, qui fait à plusieurs reprises l’hypothèse d’un tueur en série, mais pas une seule seconde n’imagine que le mari manquant à l’appel puisse avoir été tué. Leurs conclusions fracassantes sont d’ailleurs à la limite du ridicule : “C’est un homme et il est dangereux” (à croire qu’il existe des tueurs en série inoffensifs), ou, au sujet de la diffusion de la vidéo du meurtre “Il nous faut garder en tête que le meurtrier peut avoir envie d’attirer l’intention sur ses forfaits”. L’affaire intercurrente, avec la scène du procès, fait preuve d’un manque de consistance surprenant, il est question des quelques minutes suivant le meurtre mais on a surtout l’impression qu’il n’y a aucun arrière-fond, qu’il n’y a jamais eu de véritable enquête. Autres défauts, les membres de l’équipe, Clancy et Harwood, ne parviennent pas à prendre véritablement corps, la focalisation de la narratrice sur son bonsaï sent l’astuce d’atelier d’écriture (la plante verte du « Léon » de Luc Besson, le train miniature du « Sharko » de Franck Thilliez) et ne fonctionne pas vraiment, la fin où l’enquêtrice se jette tête baissée et sans prévenir personne dans l’antre du tueur, si elle est efficace, a déjà été vue ou lue mille fois. Enfin, le sens du détail est pour le moins discutable, comme le montre la citation suivante : “Et voilà que Lorcan Murphy pleure. De grosses larmes bien gluantes qui dégoulinent le long de ses narines et viennent tomber sur le bureau.” Des larmes gluantes : on en aura beaucoup vu.

« Notre enfer n’est pas pavé de bonnes intentions, juste armé d’un AK-47 »

Si « Irrespirable  » peine par moments à convaincre, il faut garder à l’esprit qu’il s’agit d’un premier roman et le lire en tant que tel, en considérant que l’on ne saurait atteindre au premier essai la cohérence, la densité et la vraisemblance des thrillers d’auteurs chevronnés. Pour les lecteurs sans exigence particulière, qui préféreront se laisser emporter par l’intrigue plutôt que de prêter attention aux détails, « Irrespirable  » a tous les ingrédients du thriller policier : une intrigue complexe, un poison rare, des scènes d’autopsie, des âmes retorses, des fausses pistes, des crimes liés, un peu de dark web et de réseaux sociaux, un serial-killer diabolique, une fin terrifiante. Un roman qui laisse penser qu’Olivia Kiernan pourrait bien à l’avenir nous réserver d’autres meurtres et d’autres surprises.


Titre : Irrespirable (Too Close To Breathe, 2018)
Auteur : Patricia Kiernan
Traduction de l’anglais (Irlande) : François Thomazeau
Couverture : R. Pépin / Vizerskaya / Arcangel
Éditeur : Hugo et Cie
Collection : Hugo Thrillers
Site Internet : page roman
Pages : 363
Format (en cm) : 14 x 21
Dépôt légal : octobre 2018
ISBN : 9782755639148
Prix : 19,95 €


Les thrillers Hugo et Cie sur la Yozone :

- « Hunter » de Roy Braverman
- « Vérité » de Hervé Gagnon
- « Âmes soeurs » de John Marrs
- « Le Tricycle rouge » de Vincent Hauuy


Hilaire Alrune
28 octobre 2018


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