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Il ne faut pas déclencher les puissances nocturnes et bestiales
Kââ
La Table Ronde, La Petite Vermillon, roman (France), polar, mars 2018, 286 pages, 8,90€

Lors de l’enterrement en province d’un cador du métier, le narrateur, malfrat de haut vol jamais pincé, tombe sur Desarnauts, un copain de jeunesse qui a mal tourné et viré flic. Les retrouvailles sont tièdes mais amicales, et il dépose le flic à Paris, un voyage propice à quelques révélations, fragmentaires. Le lendemain, le flic est mort, et notre voyou classe est un peu chagrin. En souvenir de son pote, il va mettre le nez dans son meurtre... et le doigt dans un engrenage qui va laisser derrière lui pas mal de sang.



Notre narrateur, sans nom, déjà « héros » de « La princesse de Crève », confirme les soupçons de son défunt ami : une affaire pas claire pèse sur les épaules de son supérieur et accessoirement beau-père, le commissaire Tourouvre. Sillonnant Paris dans sa Jaguar, parfois accompagné de sa conquête du moment, la délicieuse, jeune et innocente Danielle, étudiante en physique au corps captivant, il tombe sur le partenaire de son pote, qui ne tarde pas à se faire descendre, découvre les saveurs d’Afrique du Nord dans un petit resto à couscous de Pantin où un certain Ahmed fait le service et aussi tueur à la petite semaine pour arrondir les fins de mois, rencontre Vuidos, un photographe qui fait dans le jeune mâle dévêtu.
Plus il creuse, plus les balles pleuvent. Le renfort de Valentin n’est pas superflu, mais le gâteau est si gros que son collègue se laisse tenter et se retourne. A qui faire confiance, dans ce milieu ? Seule Danielle, de moins en moins innocente, reste avec lui, bien qu’il s’en veuille de la mêler à tout cela.
Peu à peu, le jour se fait sur un obscur chantage, entre des tortures durant la Guerre d’Algérie et des combats clandestins à mort entre jeunes immigrés... Mais comme Desarnauts, à trop remuer le fumier, on se salit... Quitter Paris devient urgent, une escale par la Bourgogne (patrie de l’auteur, fort bien documenté donc) pour semer une partie des poursuivants, avant un affrontement final dans une ferme isolée et sous la neige, digne des grands polars littéraires et cinématographiques.

Nous ne sommes plus au temps des truands de Michel Audiard, mais le polar de Kââ est dans cette veine : un certain code d’honneur régit la profession, à condition de ne pas trop pousser le bouchon (on a tous un prix), et celui qui vient empiéter sur les plates-bandes des autres doit s’attendre à y laisser des plumes. Mais dans ces années 80, le fric est partout, au point qu’il en devient à la fois essentiel et invisible. Le narrateur mène la grande vie, jaguar, propriété en banlieue confortable avec cave garnie, où il peut s’adonner aux plaisirs physiques avec son étudiante. Ses sorties sont toutes occasions de manger (huîtres, entrecôtes...) et de boire, beaucoup, de grands vins ou des alcools fins et forts, boissons qu’il tient relativement bien, là où d’autres se seraient effondrés. La grande vie, par un grand vivant.
Son verbe est châtié, du moins dans la narration, car les dialogues, laconiques, sont parfois nébuleux, surtout avec des bas de plafonds, flics et autres encanaillés de la haute. Le récit à la première personne, riche d’apartés, nous perd parfois entre les locuteurs pas forcément identifiés. On sent, on ressent le style de l’auteur, et l’âge du roman, le genre bien défini auquel il appartient, polar de gare, côté voyou et grandes heures de la Série Noire (même si la publication initiale est au Fleuve Noir). Le lyrisme de certaines pensées, telle celle qui sert de titre, côtoie une réalité prosaïque (en l’occurrence un type dévoré par un cochon) qui fait tout le sel de la plume de Kââ et de son personnage : toujours essayer de voir le beau même dans un monde dégueulasse et pourri. La prose qui en résulte est nerveuse, haletante, parfois jusqu’à la confusion lorsqu’on saute du coq à l’âne au fil des pensées du personnage, capable de démêler cet imbroglio en contemplant les fesses de sa Danielle et de siroter son verre.

Esthète voyou (ou l’inverse), le narrateur anonyme en vient à nous faire oublier de quel bord il est, quand dans cette histoire il semble le seul à vouloir rendre justice à son ami et flic moins pourri que la moyenne. C’est un profond sens de l’injustice qui l’anime, puis la conviction assez rapide qu’il s’est trop exposé, qu’on ne le lâchera pas, ne sachant pas ce qu’il sait ou ne sait pas.

C’est sombre, désabusé, violent et âpre. Danielle est la seule lumière dans cette poix, jeune femme forcément sensuelle en diable, et quelques amis qui se comptent sur les doigts d’une main. Des alliances se nouent, temporairement, mais demandent d’avoir des yeux dans le dos si on ne veut pas y sentir une balle très vite. Chevronné, notre truand anticipe, s’assure d’avoir toujours un coup d’avance, de donner le tempo du dernier affrontement, pour avoir une chance de l’emporter. C’est là la patte de Kââ, de son époque : un polar esthétisant et sombre, œuvre de tous les excès, refusant la moindre modération, dans ses personnages, son style, ses rebondissements.

Très belle réédition sous la houlette de Jérôme Leroy, à peine entachée de quelques coquilles, dont des mots oubliés ou des prénoms variant qui accentuent l’incompréhension de certains passages. C’est chipoter, néanmoins, car on passe un excellent moment, une immersion totale dans les années 80 dès la couv’ vintage signée Stéphane Trapier.


Titre : Il ne faut pas déclencher les puissances nocturnes et bestiales
Auteur : Kââ
Couverture : Stéphane Trapier / Cheeri
Éditeur : La Table Ronde (édition originale : Fleuve Noir, 1985)
Collection : La petite vermillon
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 451
Pages : 286
Format (en cm) : 18 x 11 x 1
Dépôt légal : mars 2018
ISBN : 9782710387312
Prix : 8,90 €



Nicolas Soffray
31 octobre 2018


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