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Habemus piratam
Pierre Raufast
Alma, fiction, 225 pages, août 2018, 18,50€

Après « La Fractale des raviolis », après « La Variante chilienne », après « La Baleine thébaïde », Pierre Raufast est de retour avec « Habemus piratam ».



Dans un petit village de la vallée de Chantebrie, un prêtre perd peu à peu espoir. Il s’ennuie. Les confessions sont désespérément prévisibles. Il a son lot de péchés quotidiens, inintéressants, monotones. Les petites vieilles trichent au scrabble, le confessent, en profitent pour dénoncer les autres joueuses. Des querelles minables, comme quand la poule s’en va pondre dans le jardin de la voisine. Mais de vrais péchés, du croustillant, du sanglant, de la luxure, du meurtre, point. La vie est bien terne, à Chantebrie.

D’où vient-il, qui est-il vraiment, ce virtuose de l’informatique qui se glisse dans le confessionnal, et, chaque vendredi, s’en vient s’accuser d’un nouveau crime ? Un artiste du piratage, un délinquant de haut vol, un hackeur planétaire qui a plus d’un tour sulfureux dans son sac. Notre bon curé a bien du mal à croire à une telle chance. Une aubaine. Il salive, plein de concupiscence, en attendant le vendredi suivant, l’anecdote suivante. Car les deux hommes ont passé un marché tacite, informulé : chaque semaine un nouveau crime, chaque semaine une entorse significative à l’un des Dix Commandements. L’homme en a très lourd et très long sur la conscience, ce qui convient parfaitement à notre confesseur.

« Tu ne tueras point  » : comment une bonne action, qui plus est en rapport avec les cieux eux-mêmes, qu’il est question de voir mieux que jamais, se soldera par le décès d’un innocent. « Tu te reposeras le septième jour  » : hélas, notre crack en informatique a bel et bien profité d’un dimanche pour dérober un tableau de maître au Louvre. « Honore ton père et ta mère  » : eh bien, lorsque l’on est un jeune hackeur, on ne respecte pas grand-chose, et c’est ainsi que notre confessé s’avère responsable d’histoires familiales chez un de ses collègues en cyberpiratage. « Tu ne voleras pas  » : il se trouve que lorsqu’une call-girl demande à l’un des hommes le plus puissant du monde le manuscrit, en cours d’écriture et hyper protégé, d’un auteur à succès, il s’agit d’un défi que seul notre Arsène Lupin informatique et voltigeur est à même de relever. « Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain » : comment une dentiste frustrée reconvertie dans la sculpture sur dents fait chanter les impôts grâce à notre virtuose.Cerise sur le gâteau : le pirate raconte au prêtre d’autres incroyables anecdotes de hackeur au sujet du septième commandement.

Une aubaine, donc, que ce champion de la délinquance qui n’en finit pas de se confesser. Mais un miracle n’arrive jamais seul : dans ce village où, hormis le passage de Raymond Poulidor dans un restaurant local, il ne s’est jamais rien passé depuis le passage de Godefroy de Bouillon en 1096, il semblerait bien qu’une mort apparemment naturelle soit un crime authentique : des courriels – assurément envoyés par le confessé – attirent l’attention sur les traces informatiques laissées involontairement par une voisine de la victime et rendent à moitié fou le procureur qui n’y entend goutte. Notre curé exulte, et se lance lui-même sur le réseau à la recherche des comptes-rendus des exploits de son confessé, jusqu’à laisser lui-même suffisamment de traces pour attirer l’attention de ceux qui voudraient bien prendre sur lui une revanche sanglante.

Comme toujours, Pierre Raufast n’oublie pas de glisser ici et là des allusions à ses romans précédents, par exemple, des variantes chiliennes dans le chapitre « Super Bowl  » ou des baleines électroniques dans le chapitre « Le botnet présidentiel ». Rien d’ostensible mais de discrets clins d’œil que les initiés auront plaisir à saisir, comme en passant.

On s’amuse beaucoup, mais pas seulement. Car ce que démontre Pierre Raufast (lui-même, dans la vraie vie, professionnel de l’informatique) à travers ces histoires de délinquance électronique dignes de romans de science-fiction ou de récits d’espionnage, c’est que nul secret n’existe plus, que nul ne peut se soustraire à la trahison perpétuelle des artefacts techniques, que ceux que l’on pourrait croire à l’abri, ceux qui au fond des campagnes où rien ne se passe et que la technologie ne semble ni impacter ni atteindre laissent aussi, partout et en permanence, mille et une traces, mille et un indices de la moindre de leurs activités, qu’ils sont eux aussi traçables pistables, espionnables, et, en définitive, manipulables… et potentiellement coupables.

Une série de récits édifiants et bien en phase avec l’époque (agrémentés, pour les réfractaires à la technique, d’un lexique des principaux termes informatiques), un peu de polar, un peu de thriller, une bonne poignée de péchés et de crimes, et pour finir, comme souvent chez Raufast, une fin inattendue, pleine d’humour (un peu noir), et qui en même temps fait légèrement froid dans le dos, tel est le bilan d’« Habemus piratam ». Avec ce quatrième roman, Pierre Raufast continue à creuser le sillon initié par « La Fractale des raviolis », à savoir les milles et une variantes qui permettent de raconter, à partir d’un roman, non pas un seul récit mais une multitude de séquences qui sont elles-mêmes autant de récits. Un ouvrage qui se lit facilement et rapidement, qui fait sourire, et qui, comme les œuvres précédentes de l’auteur, devrait séduire un vaste public.


Titre : Habemus piratam
Auteur : Pierre Raufast
Éditeur : Alma
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 225
Format (en cm) : 13,5 x 8,4
Dépôt légal : août 2018
ISBN : 9782362792830
Prix :18,50 €


Pierre Raufast sur la Yozone :

- « La fractale des raviolis »


Hilaire Alrune
27 septembre 2018


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