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Route 666
Roger Zelazny
Mnémos, Hélios, roman (USA), post-apo, 218 pages, décembre 2017, 8,90€

Hell Tanner est le dernier Hell’s Angel de Californie, et se fait choper par la police, ou ce qu’il en reste dans des USA dévastés par un conflit nucléaire. On lui offre le pardon pour tous ses crimes passés s’il apporte à Boston un vaccin dont la population, décimée par la peste, a cruellement besoin. L’ancienne route 66, devenue 666, n’est pas un sentier de randonnée : zones irradiées, villes fantômes, végétation folle, faune rampante et volante devenue gigantesque. Pour l’affronter, un engin blindé surarmé. Ce ne sera pas de trop. Un peu pour l’exploit, beaucoup pour ce papier tamponné qui l’absoud, Hell prend la route.



En 1968, le prolifique Roger Zelazny publie donc « Damnation Road »,traduit en 1974 sous le titre « Les Culbuteurs de l’Enfer », repris par Denoël en 2000 sous le présent titre, et aujourd’hui au format poche, sous une aguicheuse couverture signée Daarken.
11 ans avant le premier « Mad Max » de George Miller, qui s’en inspira beaucoup, Zelazny nous dépeint des USA post-apocalyptiques, où les hommes ne sont plus les maîtres de la planète qu’ils ont failli détruire. Le climat est déréglé, les tempêtes aussi soudaines que meurtrières, plus aucun avion ne peut affronter des cieux souvent sombres et teintés de rouge.
L’humanité a survécu dans de petites enclaves, les grandes villes ayant été bombardées. De Los Angeles, battue par les vents, on ne verra que le QG du gouverneur, changé en bunker pour se défendre de la météo comme des bêtes qui rôdent. Salt Lake City n’a plus que 10.000 habitants, et la population de Boston est un chute libre, décimée par la peste. On ne verra que furtivement la population, mais elle semble s’être faite à l’état du monde, ne renonce pas à vivre, et pas seulement à survivre. Des gens de bonne volonté côtoient les canailles, et autour de Hell gravite plutôt la seconde catégorie.

Zelazny, contrairement à Miller plus tard, choisit un anti-héros, et fait beaucoup pour le rendre franchement antipathique. Misanthrope au possible, individualiste, il place sa liberté (de dire, de faire) au-dessus de tout, et crachera sur quiconque lui cherchera des poux. Son aura de héros, de sauveur en devenir de toute une ville, n’est pas pour lui déplaire, lui ouvrant des portes et faisant courber quelques échines. Mais il est odieux avec les pilotes des autres véhicules, ne pleurant pas sur leur sort lorsque la route 666 ne fait qu’une bouchée d’eux. Il ne materne pas Greg, son copilote, mais quelque chose entre le respect mutuel et le pacte de non-agression se noue entre eux. Greg incarne l’humanité, ses forces comme ses failles, alors que Hell se rapproche davantage d’un idéal.

Sur sa route, Hell ne fait pas dans la dentelle. Son char est une armée ambulante, il mitraille, canarde, roquette tout ce qui bouge de manière trop menaçante. Les ronces, barrières impénétrables digne de « La Belle au bois dormant », goûtent au lance-flammes. Les rats font la taille des chiens, les chauves-souris celle des aigles... Il n’y a que les serpents qui lui font faire profil bas : les reptiles mesurent parfois un kilomètre, avec un diamètre à l’avenant. L’auteur nous dépeint un monde transformé, pour le pire, par les radiations, peuplé de monstres et d’aberrations, dans lequel les humains se terrent derrière plusieurs centimètres de blindage.

Au fil des pages, et de quelques rencontres, de paysages meurtris par la guerre, la carapace de Hell se fêle quelque peu. On apprend des bribes de son passé d’Angel, la fin de son gang, ses regrets. Presque au bout de la route, secouru par une famille de fermiers alors que sa voiture s’est enlisée, il fait même preuve de retenue, voire de politesse. Pas seulement par calcul, mais aussi parce qu’il n’y a aucun rapport de force avec ces gens. Pendant cette brève pause, il lâche son masque, abandonne son rôle. Les événements le pousseront à vite le rendosser, avec un affrontement épique contre un gang de motards à l’orée de Boston. Hell se voit contraint d’abattre ce qu’il incarnait quelques années plus tôt, bien qu’il s’en défende en invoquant les incessantes luttes entre clubs. A-t-il changé ? La fin nous le dira.

Si « Route 666 » n’est pas le chef d’œuvre de Roger Zelazny (et il n’a pas vocation à l’être), ce petit roman se dévore aujourd’hui sans déplaisir aucun, malgré quelques petites faiblesses dans le rythme ou la construction, le style du maître est là, l’ambiance également. Le choix d’un anti-héros antipathique aux antipodes des critères du sauveur est osé. Zelazny déroule parfois de longs monologues (une phrase s’étale même sur plusieurs pages) ; quelques saynètes à Boston varient le ton, de l’humour noir au tragique ; un rêve étrange donne une dimension mystique aux ultimes miles de cette odyssée.
Cela prouve une nouvelle fois tout l’éclectisme de l’auteur des « Princes d’Ambre » et, en plein Guerre froide, son texte est assez visionnaire sur le danger atomique et le devenir de l’humanité, des grandes métropoles isolées, à la merci de pandémies qu’on croyait éradiquées, aux petites communautés revenues à la terre et aux choses simples, vraies. La course de Hell, cette traversée de l’Enfer est saluée comme un exploit, comparable à la conquête spatiale, requérant courage et sens du sacrifice, des valeurs profondément ancrées en Amérique. Rebelle, traité en paria, Hell est le héros contre-nature d’une société qui s’est effondrée par sa propre faute.


Titre : Route 666 (Damnation Road, 1968)
Auteur : Roger Zelazny
Traduction de l’américain (USA) : Thomas Bauduret
Couverture : Daarken
Éditeur : Mnémos (édition originale : Denoël, 2000)
Collection : Hélios
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 86
Pages : 218
Format (en cm) : 18 x 11 x 1,2
Dépôt légal : décembre 2017
ISBN : 9782354086046
Prix : 8,90 €



Nicolas Soffray
23 août 2018


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