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Geôliers (Les)
Serge Brussolo
Gallimard, Folio SF, n°566, roman (France), fantastique horrifique, 489 pages, octobre 2017, 8,30€

Jill, scénariste free-lance, est engagée pour écrire un script sur la vie de Debbie Fevertown, une femme obèse disparue peu après le meurtre sauvage de son mari et ses deux fils, vingt ans plus tôt, dans la communauté assez fermée de Diptown. Le réalisateur, Dieter Jurgen, jeune prodige chez qui le génie tutoie la folie, veut réhabiliter cette femme devenue un monstre dans l’imaginaire populaire. Financièrement, Jill ne peut refuser, mais la clique qui entoure Dieter, fans violents aux allures de horde sauvage, la met mal à l’aise. Mais les premiers témoignages qu’elle recueille sur l’affaire Fewertown l’intriguent : et si Debby était la victime ? Si son acte relevait de la légitime défense ?
Quand ses témoins décèdent tour à tour, Jill est obligée d’accepter la protection de Dieter. La caravane du film va s’installer à Diptown, sur les lieux même du drame, pour du cinéma-vérité absolu. L’accueil des locaux est glacial. D’autant que la communauté vit repliée sur elle-même, et ferait passer les amishs pour des hipsters. Jill se retrouve entre deux feux, messagère encore neutre. A mesure que chacun raconte sa version de l’histoire, de plus en plus folle, farfelue et terrifiante, Jill se sent perdre pied. Elle va vouloir fuir tout cela avant que l’enfer ne se déchaine, d’une façon ou d’une autre.
Trop tard...



Je reste volontairement discret sur les multiples versions que Jill entendra. « Les Geôliers » est du pur Brussolo, plein de folie et de fièvre, comme l’auteur en écrit depuis des décennies. J’ai retrouvé ici le plaisir - un peu malsain - des Fleuve Noir Anticipation de ma jeunesse, cette originalité toujours surprenante de mondes apparemment aberrant mais avec une forte logique interne irréfutable.
Dans « les Geôliers », c’est notre monde et un autre à la fois : cette Amérique où se côtoient l’élitisme clinquant des Côtes (l’histoire commence à l’Est et se finira à l’Ouest) et la sauvagerie aride des profondeurs du continent. Dans les deux cas, la loi et l’ordre n’arrivent pas partout : des squats de la banlieue d’un New-York légèrement futuriste (l’auteur se gardant de dater son histoire, on tablera sur « bientôt »...) aux communautés, sectes et autres cadres clos dans lesquels l’auteur n’a presque pas besoin de pousser la fiction tant la réalité nous a déjà fourni des histoires terrifiantes.

Donc, s’il fallait en rajouter une couche, il introduit l’hypothèse que les gens de Dipton, dont les victimes de Debbie, sont des ECYM, des Envahisseurs Clandestins aux Yeux de Mouche, l’une des races aliens qui fait le bonheur des complotismes illuminés et qui, selon ces derniers, noyauterait déjà la société. Et de nous faire mariner, comme son héroïne, dans le flou. Vrai, faux ? si c’est vrai, pourquoi sont-ils là ? Et si c’était pour notre bien ? Et si quelque chose avait changé ? Et si...

C’est toute la force de Serge Brussolo, et la structure commune de nombre de ses romans, des FNA de 180 pages d’il y a 30 ans à ce dernier pavé. Nous suivons un personnage, très souvent une femme, pragmatique et rationnelle - autant que nous. Et ce qu’on lui donne à voir, à imaginer, à appréhender, la pousse à des choix :
- refuser d’y croire, en cherchant une explication rationnelle. Cela marchera un temps, les menteurs tombant le masque, expliquant les tours auxquels ils ont eux recours pour mystifier tout le monde. C’est souvent horrible, mais plausible.
- accepter qu’on lui a menti, et remettre en question tout ou partie des révélations précédentes. Et nous avec, nous entrainant dans sa chute depuis le fragile échafaudage de rationalité qu’elle avait réussi à construire.
- constater l’horreur/l’impossibilité/l’étrangeté de ses propres yeux, et re-tout remettre en question. Avec ce regret d’avoir été prévenue par l’autre camp, de ne pas avoir voulu y croire, et du coup réfléchir à la sincérité de ses alliés actuels. Envisager d’en changer.
Tout au long de l’histoire, jusqu’au climax cataclysmique, Jill (et à travers elle, nous) va devoir se fier à ce qu’on veut bien lui expliquer pour se forger une opinion, sur les gens, sur la situation. Mais chaque nouvelle révélation balaie nos certitudes. Brussolo excelle à nous faire douter de tout, du rôle de chacun, de sa position sur un hypothétique axe Bien-Mal, une notion qu’il rend totalement caduque.
Chaque nouvelle situation, chaque révélation signifie aussi l’impossibilité d’un retour en arrière. Jill n’a qu’une possibilité, accepter et s’enfoncer un peu plus dans cet enfer, en espérant trouver une sortie au bout. Le roman se découpe ainsi en grandes phases (« la civilisation », Dipton, la face cachée de Dipton, la forêt, le retour dans le monde) aux personnages-clé différents, aux rapports de force variables. Avec une constante cependant, Jill n’y sera jamais décisionnaire. Elle n’est pas l’élément moteur, mais la pièce d’entraînement. Celle qui subit tous les effets extérieurs.

Remarquons que si l’héroïne encaisse de nombreux coups, physiques comme psychologiques, et sera un peu torturée, mais elle échappera toujours au viol. Constante de l’univers de l’auteur, c’est la seule blessure qui lui sera épargnée, comme si le personnage féminin central se devait de garder une certaine innocence, une pureté, demeurer immaculée au milieu de ces déferlements d’horreur et de violence. Cela ne l’empêche pas d’avoir des relations sexuelles, mais uniquement consenties, et même à son initiative. Si violence sexuelle il doit y avoir, cela concernera les seconds rôles, et l’auteur s’y étend beaucoup moins que sur la sauvagerie des meurtres, par exemple.

Chaque révélation entraînant un retournement plus ou moins important, le roman nous tient en haleine jusqu’à la dernière page (n’espérez pas un happy end), parfois dans une surenchère, soit de violence, soit de fantastique, qui pourra en rebuter certains, mais c’est encore une fois un procédé typique de l’auteur. Avec ce dernier roman (en date), on peut parler de quintessence de son style.
« Les Geôliers » est un pur concentré de Brussolo. Attention, ça pique, ça brûle, ça dévore tout sur son passage. Pas pour les âmes sensibles. Et les endurcis n’en ressortiront pas totalement indemnes.


Titre : Les Geôliers
Auteur : Serge Brussolo
Couverture : Aurélien Police
Éditeur : Gallimard
Collection : Folio SF
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 566
Pages : 489
Format (en cm) : 18 x 11 x 2
Dépôt légal : octobre 2017
ISBN : 9782070771486
Prix : 8,30 €



Nicolas Soffray
1er août 2018






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