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Dans la toile du temps
Adrian Tchaikovsky
Denoël, Lunes d’Encre, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), science-fiction, 578 pages, mars 2018, 24€


L’humanité, qui commence à véritablement conquérir l’espace, file un mauvais coton. Seule option, terraformer des exoplanètes et s’y installer. Le docteur Avrana Kern a lancé un projet ambitieux : doubler cette terraformation, déjà amorcée par l’apport d’espèces animales et végétales, par un ensemencement lui-même double : d’une part des primates terrestres, d’autre part un virus neurotrope destiné à les rendre progressivement intelligents. De la sorte, espère-t-elle, quand les humains arriveront, ils seront accueillis par des serviteurs et des aides. Mais c’est oublier les opposants au projet. Au moment crucial, le complexe astronautique est sabordé : si la Flasque, qui contient le virus, atteint bien la planète, la Futaille, qui contient les dix mille singes, explose dans l’espace. Tous les humains sont également tués, sauf le docteur Avrana Kern, qui se réfugie dans la Sentinelle, le laboratoire orbital conçu pour surveiller et guider à distance l’évolution des primates. Elle s’y met en caisson de stase, tandis que le satellite envoie par radio des messages mathématiques en direction de la « Planète de Kern ». Quand le satellite recevra des réponses, cela voudra dire qu’une intelligence commence à en émerger, et Avrana Kern sera réveillée.

Rien ne se passe donc comme prévu. Côté terre, cela ne va guère mieux. L’humanité s’épuise en guerres intestines jusqu’à ce que, mille ans plus tard, les derniers survivants quittent une planète devenue inhabitable à la recherche d’un monde meilleur. Une humanité qui a perdu bien des connaissances technologiques et ne fonctionne plus qu’avec les résidus de son âge d’or spatial. Dernier espoir, un vaisseau gigantesque, le Gilgamesh, avec des milliers d’êtres humains cryogénisés ou en caissons de stase. Qui trouvent la fameuse planète terraformée, mais dont le docteur Avrana Kern – toujours vivante car elle aussi mise en stase en attendant des messages radio qui seront le signe que des secours arrivent, ou qu’une intelligence a fini par émerger sur la planète – devenue à moitié folle, fusionnée en entité mi informatique mi humaine, leur interdit l’accès sous peine de destruction.

Le roman suit alors deux trames distinctes : d’une part l’épopée du Gilgamesh, au commandant duquel le docteur Kern a indiqué les coordonnées d’une autre planète à l’époque en cours de terraformation, d’autre part l’épopée d’autres créatures sur la « Planète de Kern » où le virus neurotrope, à défaut de singes, a trouvé d’autres hôtes, des araignées chasseresses d’origine terrestre de type Portia labiata. Qui deviennent plus grosses, et toujours plus intelligentes. Avec lesquelles Avrana Kern communique, s’enferrant dans l’erreur, croyant à tort qu’il s’agit de ses singes.

« Comme la Messagère bombarde littéralement la planète de signaux pour réclamer de nouvelles informations, Bianca en arrive à cette étonnante conclusion : l’étoile divine ne voit pas ce qui se passe dans le monde situé juste au-dessous d’elle. Loin d’être omnisciente, et bien que la notion de vision lui soit familière, la Messagère est aveugle. »

Le roman est hélas grevé par toute une série d’incohérences flagrantes qui font sans cesse tiquer le lecteur. L’idée d’ensemencer la planète avec des singes dont on espère qu’ils seront rendus intelligents par un virus neurotrope sur lequel on n’a manifestement pas de recul, en espérant que lesdits singes feront office de serviteurs quand l’humanité arrivera ne relève pas de la planification mais du délire. Un projet pareil (même si l’auteur prend des précautions en précisant à quel point il a été difficile de le faire aboutir, et en expliquant les raisons de ces oppositions) n’aurait en réalité jamais eu la moindre chance d’être accepté, et aucun lecteur de science-fiction, pourtant prêt à en avaler beaucoup, ne parviendra jamais à y croire. Ne serait-ce que parce que son utilité vraie semble proche de zéro, mais aussi parce que le nombre d’inconnues est tel qu’il est impossible que les choses se passent comme espéré, et il est bien peu vraisemblable que même guidés à distance par une entité humaine lesdits singes, une fois intelligents, ne se mettent pas à se livrer eux aussi à des guerres, ou que le moment venu ils soient prêts à considérer les humains autrement que comme des envahisseurs – c’est créer presque à coup sûr une série de handicaps et de problèmes, comme si les difficultés à coloniser une nouvelle planète ne suffisaient pas.

Seconde série d’incohérences, qui fait bien plus que sauter aux yeux : la fameuse Sentinelle. Tout d’abord décrite comme “le plus long et le plus isolé des postes de recherche”, comme un « laboratoire planétaire » d’où l’on pourra « voir, entendre, étudier des choses qu’aucun être humain n’avait connues » et destinée à surveiller les singes, (“elle sera en place pour les observer”), cette Sentinelle, quelques pages plus loin, ne dispose plus de place (“il y avait très peu de place à l’intérieur, juste assez pour le sarcophage de stase”), et, alors que l’explosion des autres parties ne l’a pas endommagée, elle n’est plus qu’une “capsule”. Comprenne qui pourra. Comprenne qui pourra, également – à moins que des éléments de réponse n’échappent au lecteur – pourquoi ce satellite destiné à observer la planète au-dessous ne contient en réalité strictement rien pour l’observer, hormis un émetteur-récepteur radio. Et pourquoi, donc, cette “capsule” quasiment dépourvue de toute technologie se trouve comme par miracle armée comme un croiseur de guerre, capable de détruire une multitude de drones et d’empêcher tout accès à la planète à d’autres vaisseaux.

Autre incohérence totalement gratuite, Avrana Kern est parfaitement consciente du fait que la futaille contenant les dix mille primates a été carbonisée dans l’espace, mais elle l’oublie presque instantanément. Impossible pour le lecteur de ne pas s’insurger, d’autant plus que l’on voit mal comment, même en communiquant simplement par radio, elle pourrait ne pas réaliser que ces créatures ne sont pas celles qu’elle croit. Un peu plus loin, les mutins refusant d’aller mourir sur une planète stérile essaient d’atteindre la planète terraformée mais n’ont jamais entendu parler du satellite tueur (comment auraient-ils pu entendre parler de l’une sans l’autre ?). Nous terminerons ici notre liste, qui n’est pas exhaustive.

Si nous signalons ces défauts, c’est parce que « Dans la toile du temps » repose hélas d’un bout à l’autre sur plusieurs de ces incohérences majeures et qu’il est difficile de les oublier. Notons à ce sujet qu’une partie non négligeable du chapitre 6.4 (« Epiphanie ») apparaît comme une sorte de rajout artificiel, d’essai de justification a posteriori (donnant l’impression que l’auteur, averti par un relecteur, essaie après coup de coller ici et là des rustines pour masquer les trous), quelques pages maladroites qui hélas ne font qu’attirer de nouveau l’attention sur les failles de l’édifice narratif.

« Les araignées savent désormais, sans même parler de leur Déesse en orbite, qu’elles ne sont plus seules dans l’univers, et que ce n’est pas une bonne chose.  »

Si « Dans la toile du temps  » prête le flanc à la critique, force est d’avouer que ses défauts n’empêchent nullement le roman de fonctionner. Que ce soit sur la trame des descendants d’une humanité détruite ou sur celle d’une intelligence en émergence, le lecteur est happé par une succession d’évènements grâce auxquels Adrian Tchaikovsky, si l’on excepte les éléments précisés plus haut, parvient à générer la « suspension d’incrédulité » nécessaire. Une des astuces est de développer sur ces deux trames, qui s’étendent sur des siècles et des siècles, la destinée de mêmes personnages – sur le Gilgamesh, le commandant Guyen, le linguiste Holsten, l’ingénieure Mason, au fil de leurs émergences transitoires des caissons de stase – ou sur la planète de Kern en créant une impression de continuité grâce à la reprise des noms, ainsi par exemple de l’araignée Portia qui n’est pas immortelle mais représente plusieurs descendantes d’une même lignée.

Cette histoire qui tient à la fois du planet-opera et du space-opera est d’autant plus abordable que ses facettes scientifiques sont réduites au strict minimum : un virus neurotrope au sujet duquel on ne sait rien, le concept de doubles informatiques superficiellement abordé, des notions aérospatiales réduites au minimum. Pas de hard science, donc, rien qui doive repousser le lecteur, rien qui n’aurait pu être écrit il y a deux générations. Le récit passionne comme passionnaient ceux de l’âge d’or du genre, comme peuvent passionner les récits de Peter F. Hamilton de nos jours. L’importante part dévolue à l’évolution de l’intelligence des araignées (décrite par le beau terme d’« exaltation »), à leur découverte du monde, à leurs progrès de société (on mange un peu moins les mâles, de nos jours), à leurs interactions avec les fourmis et avec d’autres espèces animales fascinera le lecteur comme avaient pu fasciner « Les Fourmis » de Bernard Werber, à l’époque ou cet auteur estimait encore son lectorat. La manière dont les survivants de l’humanité parviennent à poursuivre leur odyssée sur les bribes d’une technologie perdue, luttant génération après génération contre la multiplication des pannes et l’inexorable dégradation des matériaux, revenant sans espoir vers la planète de Kern, parvient également à convaincre.

D’un côté une humanité réduite à pas grand-chose, sur le déclin, en péril, de l’autre une intelligence arachnoïde émergente commençant à comprendre la véritable nature de la déesse en orbite, qui depuis des générations et des générations, la guide et la conseille. Tout ce beau monde, on s’en doute, va finir par se retrouver et se disputer la fameuse planète terraformée. On terminera par de belles scènes spatiales avec des artefacts étonnants comme les constructions titanesques chères à Peter F. Hamilton – par exemple les sphères de Dyson du cycle de Pandore – et par une note finale inattendue. Malgré quelques défauts, ce premier roman de Tchaïkovsky publié en France s’inscrit donc dans la lignée d’une science-fiction efficace, généreuse, optimiste, avec des aspects classiques qui font honneur au genre.


Titre : Dans la toile du temps (Children of time, 2015)
Auteur : Adrian Tchaikovsky
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Henry-Luc Planchat
Couverture : Gaelle Marco
Éditeur : Denoël
Collection : Lunes d’encre
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 578
Format (en cm) : 14 x 20,4
Dépôt légal : mars 2018
ISBN : 9782207138595
Prix : 24€



Hilaire Alrune
27 avril 2018


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