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Chroniques des Féals (Les)
Mathieu Gaborit
Bragelonne, fantasy, 598 pages, mars 2018, 25 €

Une édition de plus pour ces « Chroniques des Féals », un indémodable qui revient encore et toujours sur les tables des libraires. Initialement publiées en trois volumes : « Cœur de Phénix » (Bragelonne 2000, J’ai Lu 2002), « Le Fiel » (Bragelonne 2001, J’ai Lu 2004) et « Le Roi des Cendres » (Bragelonne 2002, J’ai Lu 2004), ces « Chroniques des Féals » ont été reprises en un épais volume aux éditions Bragelonne en 2006, puis en 2007, puis en 2010. Nul étonnement, donc, de voir ce phénix renaissant sans cesse de ses cendres réapparaître une fois de plus en cette année 2018.



L’univers mis en place par Mathieu Gaborit – le M’onde – recèle démons et merveilles. Les démons, ce sont la Charogne et ses créatures, qui creusent à travers le réel des sentes maléfiques, et qui peu à peu rongent, détruisent, contaminent un M’onde merveilleux. Les merveilles, ce sont les Féals. Dix Féals, dix créatures fabuleuses issues de la nuit des temps : Griffons, Dragons, Licornes, Tarasques, Chimères, Basilics, Pégases, Caladres, Aspics et Phénix. Qui se sont il y a bien longtemps livré une guerre terrible, une guerre dont est née la Charogne. Qui depuis lors sont en paix entre elles, ont tissé des liens avec les humains, lesquels ont créé des guildes qui leurs sont dévolues.

Dans ce monde, la mère de Januel est douce et fille à soldats : elle finira par trouver la mort en marge des champs de bataille. Recueilli par la guilde des Phéniciers, Januel verra se réaliser le destin classique des orphelins de la fantasy : il sera Élu. Il fera partie de ceux qui savent réveiller les cendres des Phénix. Et même bien au-delà, puisqu’il sera désigné pour réveiller le plus grand d’entre eux. Fort heureusement, Mathieu Gaborit choisit de s’éloigner un moment des clichés : le Phénix des Origines panique en revenant au M’onde et carbonise malencontreusement l’Empereur, les assistants, le public. Léger désordre. Manuel parvient à s’enfuir, et l’on retourne au schéma classique : montagnards, affrontements, retrouvailles avec son mentor atteint par le syndrome de Gandalf (il meurt mais réapparaît bientôt sous une forme différente). Un vocabulaire coloré classique de la fantasy (“Une mosaïque d’or et de vert s’étendait à perte de vue, zébrée par endroits du mince filet d’argent des ruisseaux”), quelques scories et choix lexicaux discutables, mais l’histoire coule avec une certaine fluidité, et sans véritable surprise, vers un dénouement qui, Phénix oblige, ne pouvait être que pyrotechnique. Plaisant à lire, « Cœur de Phénix  » met en place un univers intéressant, complexe, dans lequel on devine que pourront venir prendre place maintes aventures, mais ses personnages peinent à gagner une densité véritable. Au final assez linéaire, « Cœur de Phénix » ne convainc donc pas entièrement.

« Januel la regarda et se surprit à la trouver si belle alors que son visage et son corps trahissaient l’ivresse. Elle avait arraché ses bandages qui traînaient en morceaux sur le sol. La mosaïque des couleurs filtrées par la coupole éclairait la courbe claire de ses seins visibles dans l’échancrure de la cape. »

Dans les années quatre-vingt-dix et dans la réalité, la princesse Stéphanie de Monaco défraie la chronique en tombant amoureuse de son garde du corps. Quelques années plus tard, Mathieu Gaborit refait le coup dans la fiction : tel est en effet un sujet essentiel du « Fiel  », dans lequel notre Januel éprouve les plus vifs sentiments pour Scende, chargée de sa protection. Rien d’étonnant : quand on abrite en son cœur un phénix en combustion perpétuelle, la passion finit forcément par se manifester. Qui a dit que la « fantasy », à partir des années quatre-vingts, était essentiellement destinée aux quadragénaires frustrées et grandes amateures de presse people ? Qui a dit que les seconds tomes des trilogies étaient immuablement des volumes de transition ? Alors oui, comme dans toute bonne fantasy qui se respecte on rencontre la Mal avec majuscule, c’est-à-dire la Charogne (avec majuscule), et, oui, on a ici et là des moments de noirceur, des péripéties, des rebondissements, des combats, mais « Le Fiel  » apparaît en effet comme un roman de transition, aimable et facile à lire – un roman qui ne laissera sans doute pas dans les mémoires un souvenir très durable.

« À Ophroth, les Charognards s’étaient introduits de nuit dans la Tour de Craie, l’un des joyaux de l’architecture caladrienne, et en avaient méthodiquement massacré les habitants. Ils avaient fait durer le plaisir. Les hurlements avaient résonné durant trois jours et trois nuits dans la capitale aspik.  »

Dans ce troisième tome intitulé « Le Roi des cendres  », la Charogne continue à s’étendre. Des sombres sentes apparaissant au cœur même des bâtisses tenues par les guildes. La Tarasque et la cité d’Ancyle sont détruites. Le M’onde est en péril. Heureusement, la mère de Januel quoique morte, réapparaît avec des pouvoirs majorés (le syndrome de Gandalf, encore), et les forces bénéfiques du M’onde, désignées sous le terme générique de l’Onde, veillent au grain. Les derniers Phéniciers se mettent en route pour affronter la Charogne, Pégasiens et Caladriens se réveillent, une partie du récit se passe du côté des licornéens, dans les sables, avec des muezzins et de la mystique du désert (en somme, c’est « Dune  » avec des licornes), on forge des épées magiques (refrain connu), Januel plonge tout seul dans la Charogne (normal il est l’Élu). Des clichés, donc, des éléments auxquels on pouvait s’attendre, des inspirations composites, mais le roman finit par fonctionner, par gagner en densité, par prendre sens, avec de belles scènes de combat et de véritables surprises, jusqu’à une fin d’une ampleur inattendue.

Trois romans, deux annexes (“Extraits des mémoires d’Alsaï, précepteur à la Tierce Cour de Chimérie pour Monseigneur le Dauphin ” et “Archives de l’Ordre des Pèlerins, extrait cent troisième, « Prospection pour le Royaume de Basilice, interrogatoire du navigateur Dominicci », par le Pèlerin Losh, exodin de second rang”), toutes deux initialement jointes au premier volume, une carte : l’ouvrage aurait mérité une table des matières. Pas vraiment de travail éditorial, donc, d’autant plus que la carte du M’onde semble être là uniquement pour obéir au rituel, la plupart des lieux, reliefs, rivières etc. à travers lesquels se meuvent les protagonistes n’y figurant pas. Vu le prix auquel est vendu l’ouvrage – et pour lequel on peut s’offrir ici et là des volumes reliés, et non pas simplement brochés – un effort aurait pu être consenti pour nourrir et agrémenter cette trilogie, et apporter un petit plus par rapport aux éditions de poche.

Que reste-t-il en définitive de ces « Chroniques des Féals » ? Trois romans estimables, honorables, mais finalement secondaires. Curieusement, ces « Chroniques des Féals » donnent l’impression de correspondre au travail d’un écrivain encore en train de faire ses gammes, alors que cela ne peut être le cas puisque lorsqu’il les écrit Mathieu Gaborit a déjà derrière lui un ouvrage remarquable intitulé « Abyme  ». Et force est d’avouer que ces «  Chroniques des Féals » sont bien loin de la densité, du foisonnement et des splendeurs baroques d’« Abyme », comme si Gaborit était plus à l’aise et plus inspiré par une cité sortant des sentiers battus que par les univers plus conventionnels de la fantasy.


Titre : Les Chroniques des Féals
Auteur : Mathieu Gaborit
Couverture : Mikael Bourgoin
Éditeur : Bragelonne
Collection : Fantasy
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 598
Format (en cm) : 15 x 22,7
Dépôt légal : mars 2018
ISBN : 9791028102678
Prix : 25 €



Mathieu Gaborit sur la Yozone :

- « Abyme »
- « Confessions d’un automate mangeur d’opium »


Hilaire Alrune
15 avril 2018


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