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Curse (The), tome 1
Marie Rutkoski
Lumen, roman (USA), fantasy politico-sentimentale, 455 pages, février 2017, 15€

Les Valoriens ont colonisé la péninsule du Herran depuis une décennie. Ce peuple de conquérant a réduit en esclavage la population locale, plus raffinée.
Krestel est la fille du général Trajan, le grand vainqueur du conflit. Rebelle et de fort tempérament, elle défie régulièrement l’autorité de son père. Une escapade au marché avec son ami Jess la conduit à la fosse, où elle achète aux enchères un jeune esclave au regard aussi provoquant que le sien, pour une somme astronomique. Aussitôt, on lui prédit la « malédiction du vainqueur » : avoir payé trop cher sa victoire. Elle ne se doute pas à quel point.
L’esclave, Forgeron, l’intrigue. Elle finit par lui faire avouer son véritable nom, Arin, puis découvre qu’il parle couramment valorien. Tandis que pour le lecteur, le rôle véritable d’Arin devient évident - espionner la maisonnée en vue d’un soulèvement populaire - Krestel, ravie d’avoir trouvé une sorte d’égal, laisse se nouer une proximité qui va forcément mal finir. La jeune femme, fine politicienne et bonne stratège militaire, va se laisser aveugler par ces sentiments jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Les Herranis profitent de l’absence de l’armée de Trajan pour se soulever, et renversent le rapport de force. Krestel devient la prisonnière d’Arin, ce qui ne se fait pas sans heurts d’un côté comme de l’autre.



Sous une couverture très très girly, « The Curse » s’avère une intéressante histoire de fantasy mêlant politique (militaire et de couloir) et sentiments.
Ainsi que l’autrice le confirme en postface, mais qu’on avait ressenti à la lecture des noms propres, l’inspiration de son univers est l’Antiquité méditerranéenne, avec une Grèce déclinante face à l’ascension romaine. Les Valoriens sont un peuple conquérant, pas barbare mais rustre, tandis que les Herranis sont plus raffinés. Une des raisons de leur défaite : commerçants, leur pouvoir économique n’a pas pu s’opposer à une conquête militaire rapide et brutale. Si les vainqueurs les ont immédiatement réduits en esclavage et se sont appropriés leurs terres et leurs villes, ils ne se sont pas intéressé à leur culture, l’ignorant ou la détruisant. Krestel est déjà une personne à part : elle a appris la langue locale auprès de sa nourrice et malgré quelques excès d’autorité, elle ne les considère pas comme du bétail ou des objets mais comme des humains. C’est ce qui fait d’elle un pont idéal, pour cette histoire, entre les deux cultures.
L’Empire est toujours en expansion, et cela marque fortement la société valorienne : à 20 ans, garçons et filles doivent soit se marier soit entrer dans l’armée. Cette apparente égalité dans les armes surprend, lorsqu’on constate la frivolité de Krestel, Jess et son frère Ronan, ou le violent Irex : il n’en est rien, car le jeu politique, ainsi que va nous le montrer la jeune fille, est peut-être plus violent que la guerre. Les duels imposent aussi une certaine maîtrise des arts martiaux, même s’il semble que les dames lavent rarement leur honneur sur le champ. Beaucoup de conflits sont sous-entendus dans les parties de Crocs et venin, un jeu de société très stratégique (entre poker et échecs) dont on regrette que l’autrice n’esquisse pas les règles.
Krestel approche de l’âge limite. Piètre combattante, son père espère la voir embrasser la carrière de stratège, et renouer des liens. Mais la jeune femme préfère jouer la montre, promet en échange de libertés, comme jouer du piano.
C’est une autre spécificité de Krestel : si la musique est appréciée des Valoriens, son exécution, et le long, fastidieux et inutile apprentissage nécessaire est relégué aux esclaves herranis - ou tout l’avantage d’avoir soumis un peuple cultivé. Cette maîtrise du piano, et pire son goût d’en jouer sont une source supplémentaire de ragots à son endroit, ragots tempérés par la situation de son père.

Il est donc un peu surprenant, au fil des pages, de voir brossé le portrait d’une jeune femme fine observatrice, tacticienne, déjà redoutable politicienne, tomber bêtement et aveuglément dans le panneau de l’amour. Courtisée par Ronan, ami d’enfance, elle préfère cette sensation trouble que provoque chez elle cet esclave aux trop nombreux secrets. Et si au début elle apprécie effectivement de trouver un interlocuteur à sa mesure, l’évolution de ses sentiments la rend effectivement aveugle aux détails qui n’auraient pas dû lui échapper. Mais il est alors trop tard. Son père est loin, la ville affaiblie, la révolte est bien orchestrée et brutale : la noblesse valorienne est décapitée en une soirée.
Tout bascule. Les rôles, et les sentiments, du moins en partie. Devenue la prisonnière d’Arin, convoitée par La Triche, le cruel chef des rebelles, Krestel a beau craché son mépris à la face du jeune homme, ni l’un ni l’autre ne peuvent nier qu’une part de leurs sentiments étaient sincères, ni que Krestel a désormais besoin de la protection d’Arin. Bien qu’encore torturé par les lambeaux de la passion, la jeune femme échafaude un plan. Qui va lui coûter cher, l’obligeant à trahir son propre peuple pour mieux le sauver. Marie Rutkoski consacre presque la moitié de son histoire à cette bascule et ses conséquences, donnant un certain équilibre à l’histoire tout en faisant monter la tension entre ses deux héros.
On prendra peut-être difficilement parti pour l’un ou l’autre, tant ils sont ambivalents : Krestel cache un cœur en mal d’amour sous son masque de stratège, et on ne peut pas en vouloir à Arin de se battre, quelles que soient les armes, pour libérer son peuple et retrouver son rang et sa liberté.

C’est là qu’est sans doute la grande réussite de cette histoire : nous faire dès le début détester les conquérants, esclavagistes, colons, barbares, mais sans rendre la lutte libératoire des Herranis totalement positive ou légitime (notamment à cause de La Triche et de ses méthodes, terrorisme et assassinats). Par l’alternance des points de vue, l’autrice rappelle que toute lutte est violente et provoque des morts parmi ceux qu’on aime ou qu’on a appris à connaître, et dont la vie est rayée d’un trait de plume ou de vin.

La fin nous laisse sur un terrible suspense, Krestel ayant fait son choix entre son peuple et son amour trahi, et noué un pacte encore plus coûteux pour l’emporter. Nous en lirons les conséquences dans le 2e volet de cette trilogie, « The Crime », déjà paru chez Lumen, en attendant « The Kiss ».

Dans les premiers chapitres, passé l’achat d’Arin, la narration fait des petits bonds dans le temps, laissant de petits blancs qui rendent plus percutants certains rebondissements (Krestel évente le petit trafic de son intendant) mais peut surprendre, puisque nous n’avons aucune idée des faits et gestes des personnages qu’on apprend à connaître. Cela pose leur tempérament un peu plus vite, et cet effet s’estompe après la centième page, une fois les héros installés. On sourira à quelques effets saugrenus, comme Arin qui veut cacher sa connaissance du Valorien, mais sur-réagit aux conversations environnantes et se dévoile aussitôt - sans que cela mette trop la puce à l’oreille à Krestel, Jess ou Ronan. On mettra cela sur la trop grande confiance en eux des conquérants...

Bref, si l’ensemble est bon, et certaines ficelles bien nouées, le lecteur un rien tatillon ne pourra s’empêcher de tiquer à certaines facilités maquillées sous les excuses de la jeunesse (des héros comme du lectorat), des premiers émois qui vous tourneboulent la tête et le ventre... « The Curse » est tout de même prenant, dense, et son intrigue met parfaitement en lumière l’incompatibilité d’un conflit, d’une domination d’un camp sur l’autre, avec les sentiments. La guerre est une chose sale et froide qui vous liquéfie les tripes quand l’amour vous met des papillons dans le ventre... L’univers, plus proche de l’Histoire antique que de la fantasy, et exempt de magie, est agréable, et le mélange entre société militaire antique et vie de cour moderne est surprenant. Le choix de suivre l’histoire depuis le camp du vainqueur bientôt déchu, du rustre plutôt que du civilisé, rappelle la fragilité des choses face à la barbarie. Pour qui regardera au-delà de la romance, « The Curse » recèle de nombreux éléments de valeur, qu’on espérera voir se développer dans les deux volumes suivants.


Titre : The Curse (the winner’s curse, 2014)
Série : The curse, tome 1/3
Auteur : Marie Rutkoski
Traduction de l’américain (USA) : Mathilde Monthier
Couverture : (identique à l’édition américaine non créditée)
Éditeur : Lumen
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 455
Format (en cm) :
Dépôt légal : février 2017
ISBN : 9782371020887
Prix : 15 €


On déplorera quelques coquilles, bien peu certes, mais fort vilaines (dès un « fasse » au lieu d’un « face » dès la page 17 !)


Nicolas Soffray
4 février 2018






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