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Elémentaires (Les)
Nadia Coste
Castelmore, roman (France), fantasy, mars 2017, 380 pages, 16,90€

Cassandra, la fille du duc de Plaivice, est née avec un dérèglement hormonal. Mais dans ce monde où chacun porte une glande qui lui permet de maîtriser un élément, l’effet est désastreux : mage de feu, la jeune fille enflamme tout ce qu’elle touche ! Sa naissance a laissé sa mère infirme et son oncle, médecin, gravement brûlé aux mains. Elle a passé son enfance et sa jeunesse cloitrée dans le domaine familial, passant ses journées à nager ou contrainte de revêtir une lourde tunique de cuir, ignifuge, pour sa sécurité et celle de ses proches.
Alors qu’elle désespère d’une vie « normale », son oncle lui vante une cure thermale, encadrée par une doctoresse dans les petits papiers de la reine, qui ferait peut-être des miracles. Son père renâcle puis cède. Mais le voyage sera long et compliqué, car pas question de prendre le TGV (Transports de la Guilde des Vents) pour ne pas mettre en danger les autres voyageurs. Le duc recrute donc deux aventuriers assermentés, Grégoire, un mage d’eau, à même de canaliser les pics hormonaux de sa fille et leurs conséquences incendiaires, et son stagiaire Christian, mage d’air. L’oncle Boniface et sa fille Kiara, presque une petite sœur pour Cassandra, seront aussi du voyage. Très vite, les mauvaises rencontres mettent la puce à l’oreille de Grégoire : leur itinéraire, soigneusement préparé par le père de Cassandra, est jalonné de brigands qui semblent bien au fait de leur arrivée.



Très bon roman de fantasy teinté de subtiles originalités, « Les Elémentaires » nous captive tant par son intrigue que la qualité de ses personnages. Le roman de Nadia Coste tourne autour du passage à l’âge adulte, les transformations du corps, la prise de responsabilités et leurs conséquences. Avec deux duos de héros qui se muent vite en deux couples potentiels, les premiers émois, voire les premiers contacts émaillent un voyage déjà mouvementé.

Cassandra, l’héroïne, émeut immédiatement. Sa vie est un enfer perpétuel, les sentiments de ses proches tous conditionnés à son absence de maîtrise du feu. Comment trouver grâce aux yeux de son père, pour qui elle n’est qu’un poids, un souci permanent ? Comment embrasser sa mère sans la blesser davantage, son fauteuil roulant rappelant l’imprévisible danger que sa fille représente ? Idem pour l’oncle Boniface, aux mains brûlées, lui aussi lourdement handicapé. Cassandra n’a que deux « amies », sa suivante (chargée de l’arroser si jamais elle s’enflamme) et sa cousine Kiara.
Kiara a les problèmes inverses : mage de terre comme son père, soit l’élément le moins puissant, elle a dû développer d’autres talents, plus subtils. Elle a un don avec les animaux, qui sera utile lors du voyage, mais aussi mis à rude épreuve avec les bêtes élémentaires. Car il existe 12 animaux (presque ceux du zodiaque chinois) qui ont aussi des pouvoirs élémentaires. On apprendra d’ailleurs que Jeannie Majorelle, qui dirige la cure, s’est hissée dans le cercle royal en greffant aux soldats de Sa majesté des glandes animales, qui leur permettent d’utiliser 2 éléments, et d’être plus redoutables et polyvalents sur un champ de bataille. Mais la Terre est un élément sous-employé, et les mages cantonnés au labour des champs ou aux travaux de terrassement, au prix d’incroyables efforts.
Les deux jeunes filles vont néanmoins se retrouver autour de leur condition. La puberté pour Kiara, la première relation pour Cassandra. Leur choc mutuel face à ce monde extérieur qu’elles n’ont que peu ou pas expérimenté. Leur relative faiblesse, qui les contraint à rester sous la protection de leur père ou de Grégoire - un point qui va changer. Les lectrices apprécieront que les deux jeunes femmes (et les deux jeunes mages aussi) parlent de sexualité plus librement que dans notre société, et que les menstrues n’y soient pas aussi tabou. Subtilement, Nadia Coste nous dépeint une autre mentalité possible autour du corps féminin. Bon, cela n’empêchera pas les mâles d’être troublés par la nudité de Cassandra ou des menaces de viol, mais cela c’est une mentalité masculine, hélas.

Parlons des hommes, justement. Grégoire est un jeune mage d’eau, aventurier à son compte depuis peu. Il est à peine plus âgé que Cassandra, et leur rapprochement sera inévitable, d’autant que la jeune femme passe beaucoup de temps nue, dans son baquet d’eau, pour ne pas brûler ses vêtements. Face à la naïveté et la méconnaissance du monde de Cassandra, à la jeunesse de Kiara et de son stagiaire Christian, il endosse toutes les responsabilités du voyage. Se voir imposer l’autorité de Boniface, noble lâche et ignorant des dangers du monde, n’est pas pour lui plaire, et heureusement, les événements vont lui permettre de renverser ce rapport de forces. Outre sa mission d’escorte des deux jeunes filles, il est donc le mentor de Christian, un rôle d’autant plus difficile qu’il se sent coupable de ce que est arrivé à son précédent stagiaire, cruellement blessé par un singe-serpent. Si l’ado respecte son maître et la vingtaine de règles qu’il lui a fait mémoriser comme autant de mantras, l’attitude de Grégoire vis-à-vis de Cassandra pousse naturellement Christian à ruer un peu dans les brancards. Leurs aventures vont de toute façon conduire à un rééquilibrage de leur relation, Grégoire reconnaissant les qualités de son stagiaire et s’ouvrant à lui sur les raisons de sa pédagogie. Nadia Coste écrit ainsi de très beaux moments, où le « maître » admet ses faiblesses, ses choix, son inexpérience, au lieu de se draper dans son honneur. Christian fait quant à lui preuve de maturité, sans se départir de ses rêves de petit garçon.

L’intrigue des « Élémentaires » peut se scinder en 2 parties : le voyage et la cure. Cette dernière, on s’en doute, ne se passera pas comme prévu, l’autrice ayant discrètement semé quelques indices quant à ce qui s’y passe réellement. Les quatre jeunes gens fuiront, pour aller dévoiler la vérité et surtout sauver leur peau. La conclusion pourra paraître en demi-teinte, un peu plate, mais elle a à mes yeux un grand mérite : ne pas clore cette histoire par un simple « happy end, les méchants son punis, les gentils récompensés », qui heurterait la logique d’un monde complexe. L’on sera donc sans doute un peu déçu que certains personnages ne finissent pas par vivre heureux ensemble en bravant les conventions sociales, mais nous ne sommes pas dans un conte de fées. Nous sommes dans de la fantasy, nuance.

Au-delà d’une intrigue dense, d’un complot qui laisse planer la suspicion sur des protagonistes essentiels, d’un éveil des sens qui vient troubler l’esprit, « Les Élémentaires » fait montre d’une agréable pointe d’humour, Nadia Coste s’amusant à détourner des sigles de notre quotidien (CRS, TGV...). Si certains, plus anciens, échapperont peut-être momentanément aux plus jeunes lecteurs (P&T, DEUG, ORTF...), ils n’ont qu’à interroger leurs aînés. Ces jeux de mots ne sont pas innocents, puisque l’acronyme désigne bien sûr à peu près la même chose dans les deux mondes, le même service, permettant naturellement de le retenir.

Certains éléments de l’univers ne nous seront pas prémâchés, notamment l’assez surprenante économie de la magie, qui fait que les mages « paient » leurs sorts. une idée originale qui explique l’attitude du duc, contraint de payer pour chaque poussée hormonale dévastatrice de sa fille, ou la réticence de certains mages à déployer leur plein potentiel lorsque ce n’est pas nécessaire. Grégoire ne regarde pas à la dépense lorsqu’il s’agit de défendre des innocents, même s’il n’oublie pas que chaque sort réduit son salaire final. Si Nadia Coste ne l’explicite pas, on comprend vite, au contact de certains affreux, que cette contrainte est là pour canaliser l’usage d’un pouvoir très répandu, quasi une ressource naturelle, et éviter abus et débordements dangereux. Un mélange des impôts et de l’inspection du travail... Une idée très originale !

Il y a aussi plein d’autres petits détails fabuleux, sensibles, bien étudiés, dans la psychologie des héros, des autres personnages, dans l’attitude des gens rencontrés, qui mériteraient qu’on s’y arrêtent. Le plus simple est donc que vous lisiez « Les Élémentaires », voire tout Nadia Coste, de « l’Empire des Auras » au surprenant « Premier ». Elle y fait à chaque fois montre d’une connaissance fine de la psychologie des jeunes adultes, et excelle à les pousser à leurs limites dans des univers qui interrogent notre place dans la société.
Palpitant, intelligent, souvent saupoudré d’une pincée d’humour. Que demander de mieux ?


Titre : Les élémentaires
Auteur : Nadia Coste
Couverture : Adèle Silly
Éditeur : Castelmore
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 380
Format (en cm) : 14 x 21,5 x 3
Dépôt légal : mars 2017
ISBN : 9782362312007
Prix : 16,90 €


Une vingtaine de coquilles à signaler, du point manquant en fin de ligne, des pluriels, des caractères accentués pas passés en italique au milieu d’un mot, et quelques fautes malheureuses...


Nicolas Soffray
22 décembre 2017






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