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Fragments de l’Âge Ancien
Nathalie Dau
Les Moutons électriques, Hélios, nouvelles, fantasy littéraire, 196 pages, juillet 2017, 7,90€

Avant les événements contés dans Le Livre de l’Énigme (« Source des Tempêtes » et « Bois d’Ombre », et encore 3 tomes à venir), d’autres choses se sont produites. Un monde s’est créé, de rien ou presque. Les dieux s’y sont déchirés, les Humains ont été fabriqués, ils ont vécu, se sont battus, côte à côte ou face à face. Ils ont affronté les dragon, appris la magie, renié certains dieux, adoré d’autres.
Le destin de Ceredawn découle de tout cela.



Si imposer une histoire dense et un univers complexe ne sont pas choses aisées, Nathalie Dau l’a magnifiquement réussi, la preuve en est le succès des deux premiers tomes du « Livre de l’Enigme ».
Mais pour ceux qui seraient effrayés par l’épaisseur et la densité des deux volumes, elle propose ici, dans ces bien nommés « Fragments de l’âge ancien », de découvrir son monde, sa genèse, ses forces en présence. Éclairant pour ses lecteurs déjà conquis, il est une formidable découverte pour qui n’avait jusqu’alors pas croisé sa plume.

Cosmogonie” n’est peut-être pas la nouvelle la plus facile. Une genèse, grande cuisine de divinités aux conflits souvent basés sur des émotions très humaines, jalousie en tête, devient rapidement, entre grande Histoire et mythologie, un rude morceau à avaler, farci de noms propres avec lesquels on devra se familiariser. Tournure un peu empesée, poids du mythe oblige. L’on s’en libérera vite, rassurez-vous.
Dès “Berceau d’écailles”, le récit s’anime, et malgré l’approche légendaire, on s’attache aux personnages, de chair et de sang (voire d’écailles), et le mythe prend immédiatement des accents dramatiques quasi shakespeariens. L’amitié entre un dragon et une jeune femme provoque la jalousie de la dragonne, et des conséquences irréversibles. L’ire de l’une, ressassée, remâchée, et l’aveuglement de l’autre conduiront le monde d’alors à son nouveau cataclysme.
Dans “l’Epée Sorcière”, bref récit de la mise à mort de la dragonne fautive, on se concentre désormais sur les humains, et l’on voit déjà s’affirmer quelques-uns des thèmes favoris de Nathalie Dau : un amour infini, libéré des carcans sociétaux (ici un couple homosexuel), une miséricorde pour la race humaine que je ne hasarderai pas à qualifier de chrétienne, car elle va bien au-delà.
Puis vient “Ton visage et mon cœur”. Jalousie encore, avec les premiers jalons des sociétés humaines. Un vieux guerrier anobli, Néras Tirbald, se voit offrir en épouse une jeune femme pure. Éperdument amoureux, il en devient tout aussi immédiatement jaloux, et cette jalousie va tout détruire. Il va d’abord tuer le prêtre-mage qu’il a missionné pour sculpter le buste de sa future épouse lorsqu’il apprend que c’est lui qui va l’Initier. Car dans ces royaumes, l’entrée dans l’âge adulte est marquée par une cérémonie qui comporte notamment l’initiation sexuelle du jeune homme ou de la jeune fille par un adulte (qu’il aura parfois choisi). Marquée religieusement (un éventuel enfant ainsi conçu par une jeune Initiée est déclaré « enfant des dieux »), cette cérémonie n’en est pas moins ressentie comme un adultère déguisé par Néras, et cette hantise le rongera jusqu’à la mort, changeant l’amour en haine. Un très très beau texte, plein de personnages d’une grande douceur balayés par la colère aveugle de Néras, ce refus de voir autre chose que ce qu’il a décidé de voir.
Vicier l’azur”, avec ses 60 pages, est la plus longue et la plus dense des nouvelles. On y découvre les Mages bleus, garants de l’équilibre entre Loi et Chaos, et le début de leur chute. Gardiens d’une position indéfendable, vite boucs émissaires, on les observe par l’intermédiaire d’un ancien barde rendu fou par la mort de sa femme en couches et d’un petite vanneuse un peu trop sûre d’elle. Deux anonymes dans le royaume, au destin certes malheureux mais sans rien de surprenant, mais qui tantôt s’en prendront aux mages jugés responsables de leurs maux, tantôt seront bien contents de les trouver pour qu’ils leur viennent en aide. La fin est d’une grande cruauté, tandis que l’étrange couple fait coïncider sa folie, issue du message dévoyé des Mages, et ses sombres pulsions personnelles. Après “Berceau d’Écailles”, Nathalie Dau nous montre une nouvelle fois comment un peu de mal, sournois, peut ravager tout ce que le bien aura mis tant de temps à construire et négligé de défendre. Pareil aux flammes des dragons incendiant une solide maison de bois et de chaume, n’en laissant que des cendres.
Avec “Shéradye” et “Un éveil”, c’est une lueur d’espoir qui se ranime, lentement, un renouveau après une table rase, une nouvelle génération plus prudente, consciente des dangers. La nature elle-même, ou les dieux, semblent abonder dans le sens des Mages bleus, la lune Shéradye apparaissant régulièrement, son éclat réveillant la vocation chez les possesseurs de la magie. Est-ce pour maintenir leur ordre vivace, ou le tarir définitivement ? L’esprit des hommes est tortueux, la réponse jamais certaines...
En clôture, “la Mémoire du Dorsal” annonce« Source des tempêtes », et achèvera de vous convaincre, dans une dernière histoire d’amour tragique, qu’il faut lire Nathalie Dau.

J’étais conquis par sa plume bien avant ces 200 pages-ci. Je me souviens avoir lu “Ton Visage et Mon Coeur” dans l’anthologie des Imaginales « Victimes et Bourreaux », et avoir été époustouflé par la puissance émotionnelle qui s’en dégage. Nathalie Dau écrit de la fantasy, parce ces histoires parlent de dragons et de magie, mais comme tout bon auteur elle parle avant tout de l’humain, de ce qu’il a de pire et de meilleur en lui. Du pire qu’il puisse faire au nom du bien, ou de ce qu’il estime tel. La jalousie, omniprésente depuis les drames de nos mythologies, est profondément ancrée dans nos cœurs, et trouve toujours où planter ses crochets : l’être aimé, le pouvoir, l’argent, une simple attention. Éternel insatisfait, l’Homme jaloux n’aura de cesse de détruire, et de se détruire. Dans ces Fragments, Nathalie Dau nous offre les portraits de personnages, hommes ou dragons, qui refusent cette fatalité, mais force nous est de constater que leur voie, le don de soi sans contrepartie, les mène à une mort souvent rapide et rarement indolore. Mais ces sacrifices, comme dans “Shéradye”, ne sont peut-être pas vains, et leur exemple, leur nombre, finira, peut-être, par faire pencher nos cœurs de l’autre côté... Celui de la confiance, de l’amour, du pardon.
Le chemin semble encore long, comme le prouvera le destin de Ceredawn.

D’ici là, lisez Nathalie Dau. La forme est exigeante, syntaxe et vocabulaire sont soutenus mais pas inaccessibles, littéraire, et je n’ai plus à vous convaincre de la qualité du fond. En plus de soulever des questionnements philosophiques et sociologiques, la prose des nouvelles est d’une fluidité riche, parfois musicale, dans les accents mythiques de certains passages tout autant que les dialogues plus prosaïques à d’autres. De cette genèse aux moments-clés des bouleversements du monde, d’une vision globale à des scènes plus intimes, le ton est toujours juste, et le lecteur en osmose avec le récit.


Titre : Fragments de l’Âge Ancien (nouvelles)
Auteur : Nathalie Dau
Couverture : Melchior Ascaride
Éditeur : Les Moutons électriques
Collection : Hélios
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 82
Pages : 196
Format (en cm) : 18 x 11 X 1,2
Dépôt légal : juillet 2017
ISBN : 9782361833930
Prix : 7,90 €



Nicolas Soffray
21 décembre 2017






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