YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




Plus petit zoo du monde (Le)
Thomas Gunzig
Au diable vauvert, nouvelles (Belgique), fantastique/horreur au quotidien, 186 pages, mars 2003, 15€

Il y a 15 ans déjà, le Belge Thomas Gunzig nous terrifiait déjà par la froideur clinique et le vocabulaire truculent dont il pouvait faire montre pour observer et rapporter, au travers de scènes de la vie quotidienne (ou peu s’en faudrait), comment l’Homme peut vite basculer. Dans la folie, la monstruosité, dans autre chose. Mais aussi horrible soit ce qu’il décrit, il manie les mots avec un incroyable talent, c’en devient (presque) beau.



Les animaux sont le fil conducteur de ce recueil. Parfois présents physiquement, première aberration dans le récit, élément déclencheur du basculement dans la folie des personnages. Ainsi en est-il de “La Girafe”, la dispute de trop dans un vieux couple, madame fait ses valises, monsieur tente de faire ses preuves, mais voilà qu’une girafe est venue, d’on ne sait où, crever sur la savane qui lui servait de gazon. Un défi pour prouver qu’il peut gérer ? On ne peut s’empêcher de rire devant le tableau final, aussi sanglant soit-il. Les bonnes intentions ne suffisent pas toujours...

Mais dès “Le Poisson rouge”, la noirceur reprend intégralement le dessus. Le personnage, Franck, est un minable (comme les autres, en fait) qui, récupérant sa R4 (jeunes lecteurs, imaginez l’ancêtre de l’ancêtre de la Clio) à la fourrière, apprend qu’elle a servi à un détraqué pour enlever, violer et torturer de jeunes femmes. Lentement mais sûrement, Franck va s’imaginer ce qui a pu se passer, comme l’autre a pu s’y prendre. Mais son fantasme prend une telle ampleur qu’on finit par le confondre avec la réalité, l’auteur jouant avec le temps, avec le réalisme, les personnages présents, le délire de son personnage. Il lui laisse, heureusement, une échappatoire finale, comme une douche glacée pour le réveiller, séparer à nouveau le psychopathe du pauvre type.

La Vache” est plus cruel. Un nouveau pauvre type, Henry, répond à une annonce de rencontre. Il tombe sur un ancien agriculteur devenu savant un peu fou, qui a modifié le génome des vaches pour leur donner le physique de jolie femme. Il a besoin d’un cobaye pour voir comment elles s’intègrent dans le monde, au contact d’autre gens. Voilà donc Henry affublé d’un canon indolente et muette, auquel il ne peut pas toucher, lui qui traine 20 ans de misère sexuelle. Thomas Gunzig nous montre toutes les faiblesses et les paradoxes d’un homme, initialement horrifié que le savant traite cette créature comme du bétail, capable de s’attacher à elle, au point de lui donner un prénom, de s’accommoder de ses défauts, d’en prendre soin comme d’un être sensible avant de basculer, « sans surprise » pourrait-on dire, victime de ses instincts sexuels les plus bas. Le diagnostic que dresse l’auteur de la gent masculine est noir, très noir, et nous n’en sommes qu’au 3e texte... La fin est aussi dure qu’on pouvait le craindre, cynique à souhait.

On pourrait s’attendre à une certaine légèreté en découvrant “L’ours, le coucou, le frelon et la rainette”. Mais pas vraiment, en fait (vous n’y croyiez pas réellement, si ?). Après la bucolique entrée en matière, nous narrant sans le nommer la vertigineuse ascension cinématographique du prodige des arts martiaux Bruce Lee, le texte adopte une structure répétitive (chère aux enseignants des petites classes) pour nous énumérer les tentatives d’intimidation de 4 chefs de clans mafieux qui veulent tous récupérer 33% de ses revenus avant impôts.

« A des milliers et des milliers de kilomètres de l’onctueux foyer de Bruce, le nez chatouillé par l’odeur du pognon de la famille Lee, les quatre pères supérieurs des quatre triades (la triade de la Terre Ancienne sous la protection du coucou, la triade de la Mer agitée sous la protection du frelon , la triade de l’Air Brûlant sous la protection de l’ours et la triade du Feu Persistant sous la protection de la rainette) eurent, fait rarissime, au même moment la même idée. »

S’il refuse, le proche qu’on lui aura préalablement enlevé mourra. De nombreuses excellentes choses dans cette histoire : déjà un humour au premier degré évident dans les tentatives successives, mais aussi une vision désillusionnée du rêve américain - la douloureuse rançon du succès ? - et son opposition à la philosophie asiatique d’intériorisation des émotions. Malgré l’horreur que vit le héros, chapitre après chapitre, et alors que sa femme réagit « normalement », c’est-à-dire en perdant les pédales, pleurant les larmes de son corps, lui garde tout en dedans, jusqu’au bout, jusqu’à n’avoir plus rien. La fin est plus mélancolique, morale désabusée de géant cloué au sol.

Avec “Le Koala”, on revient dans le « simplement » bizarre, le temps d’un texte bref. Un VRP loin de chez lui, au téléphone en rade, au boulot incompréhensible et fortement insatisfaisant, doit partager la chambre de son motel avec un koala. Mais le regard permanent de l’animal l’oppresse, au point qu’il finit, malgré le froid au-dehors, à le flanquer dehors. Ses problèmes s’envolent aussitôt, mais quand dans un élan subséquent de générosité il faut faire rentrer l’animal, celui-ci est mort de froid. Sacrifice, bouc émissaire, on méditera longtemps ces quelques pages.

Retour dans le sordide avec “Le Chien de traineau”, l’histoire d’un beau gars horriblement timide, geek avant que le terme ne soit galvaudé, qui n’ose pas aborder la serveuse du café où il va tous les matins. Cela pourrait être une (belle) histoire classique, on est tous un peu bizarre avant d’aborder l’être aimé... Mais le rejet dont le timide va être l’objet va briser quelque chose en lui, libérer les vannes de ses plus bas instincts, faire remonter à la surface cette couche immonde qui semble tapisser le fond de l’esprit masculin. L’auteur nous fait visiter à plusieurs reprises le cerveau de son personnage, comparant ce nouvel état d’esprit à une colonisation sauvage du territoire par des barbares, ayant balayé la Civilisation pour instaurer la Loi de la Force.

« Les habitants des antipodes, qui peu de temps auparavant avaient encore les manières brutales de guerriers rentrant en pays conquis, étaient à présent plutôt calmes, toujours aussi immondes mais plutôt accueillants, toujours aussi malodorants mais plutôt - qui dans sa tente qui dans son trou - bien installés. Toutes ces saloperies se sentaient chez elles. elles trouvaient normal d’être là, elles prenaient vachement leurs aises. Et le visiteur aurait été saisi d’une trouille épouvantable à l’idée que plus rien à présent ne pourraient les faire partir. »

Le timide, qui ne l’est plus, métamorphosé pour le pire, choit avec la même violence qu’il avait éclot. J’écrirai bien « un beau texte sur la confiance en soi », mais surtout ses ravages lorsqu’elle se déconnecte de toute la société, de la prise en compte de l’autre, lorsqu’elle s’abolit de toute humanité.

Le Cancrelat” permet de finir avec douceur (si, si !) sur un couple où les attentes ne sont pas au diapason. Suivant le regard de la femme, ses idéaux, ses craintes, ses rêves, mais aussi son amour profond, aveugle pour un homme incapable de la moindre imagination, encore plus étanche au romantisme qu’un bocal à joint caoutchouté. Il faudra, lors de leur voyage de noces, un ultime excès de fureur matérialiste pour qu’elle se dessille et s’abandonne à sa rêverie romanesque, dans une Inde propice à tous les phantasmes d’une âme se berçant d’amour.

Je n’ai pas lu tout Thomas Gunzig (et cela me promet de belles et sombres heures), mais « Le plus petit zoo du monde » me semble parfaitement représentatif de son talent. Des histoires avec un brin, un grain de folie ; une plongée dans la noirceur du cœur et de l’esprit des hommes (mais il fait aussi les femmes : celle de « Manuel de survie à l’usage des incapables » m’est restée gravée en mémoire) ; une langue châtiée, capable de déployer des trésors de vocabulaire, soutenu ou familier (son verbe peut être cru), donnant immédiatement le ton des personnages, leur mentalité, la violence avec laquelle ils abordent une existence qui ne leur fait généralement pas de cadeau.

« Franck ne s’appelait pas Franck mais il voulait qu’on l’appelle Franck. Il trouvait que cela faisait américain avec quelque chose de menaçant. Il avait dû aller jusqu’à un garage pourri et puant dans un quartier complètement naze pour récupérer sa voiture. Ça l’avait mis de mauvaise humeur » .

Car c’est surtout cela que dépeint Thomas Gunzig, au travers de ses paumés qui virent psychopathes : une société sans pitié pour les faibles, où personne ne vous tendra la main, et encore moins si dans ce cercle vicieux de noirceur vous avez commencé par courber l’échine. La seule réponse, pour reprendre le dessus : montrer les crocs. Mais le remède est sans doute pire que le mal.
C’est donc paradoxal, car malgré les horreurs qui s’enchaînent, il se dégage une certaine truculente de cette lecture, un humour noir acide qui pourra mettre mal à l’aise, mais le travail du texte, la beauté sonore des phrases ne pourra tromper : le fond, dans ses excès, n’est pas plus innocent que la forme.

Les plus frileux pourront découvrir Thomas Gunzig scénariste en visionnant l’excellent film de Jaco Van Dormael, « Le tout nouveau testament », qui illustre bien cette noirceur du monde (qu’une petite fille incarnant l’Espoir tente de sauver d’un Dieu poelvoordien si criant de vérité dans son sadisme que tout croyant en une Déité Unique devra faire son examen de conscience avant le générique de fin). Pour ma part, je vais me tourner vers « La vie sauvage », son dernier roman, paru cette année, même éditeur diabolique...


Titre : Le plus petit zoo du monde (nouvelles)
Auteur : Thomas Gunzig
Couverture :
Éditeur : Au diable vauvert
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 186
Format (en cm) : 20 x 13 x 1,5
Dépôt légal : mars 2003
ISBN : 978284620480
Prix : 15 €
Réédition poche
Éditeur : Gallimard
Collection : Folio
Pages : 188
Format (en cm) : 18 x 11 x 1,5
Dépôt légal : 2005
ISBN : 9782070310968
Prix : 7,20 €



Nicolas Soffray
19 novembre 2017






JPEG - 38.3 ko



JPEG - 24.6 ko



WebAnalytics