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Izana, la voleuse de visage
Daruma Matsuura
Lumen, roman (Japon), thriller fantastique, 310 pages, mai 2017, 15€

Dans un village un peu isolé, Chigura, infirmière et veuve du seul médecin des environs, est appelée par la matriarche de la puissante famille Tsuki pour accouchée une jeune femme dans le plus grand secret. C’est que nous sommes une année du cheval de feu, et une légende locale prétend que toute petite fille née laide cette année zodiacale-là apportera mort et malheur. Chigura découvre que la jeune femme est la fille de la matriarche, et qu’elle a été reniée par sa famille du fait de sa grossesse. Elle fait jurer à la sage-femme de prendre soin de son bébé et se suicide dans les flammes.
Au mépris du risque, Chigura élève la petite Izana dans sa grande maison bien vide, lui interdisant de mettre le nez dehors. La fillette découvre le monde à travers les livres, et ne parle qu’à sa mère adoptive. Pourtant, à douze ans, parce que Chigura a dû s’absenter pour aider à préparer la grande fête du village, la gamine sort, vieux plan en main, à la recherche d’une « école », ayant lu que les enfants sont obligés d’y aller. Pour la première fois, elle comprend que sa vie recluse la prive de quelque chose. Ce soir-là, après une éprouvante randonnée, elle découvrira, au contact d’autres enfants, qu’elle est laide à faire peur. Observant à la dérobée le spectacle du nouvel an, retraçant l’histoire de la sorcière Osana et de la jeune prêtresse Osaku, elle rencontre l’incarnation de la grâce, la jeune Namino, du même âge qu’elle.
Profitant de l’interdit qui plane sur la montagne, repaire légendaire de la sorcière, Chigura la cache désormais dans une cabane au-delà du portique sacré. Encore plus isolée jusqu’à ses 18 ans, l’adolescente se construit au fil de ses lectures, de sa laideur et de son modèle idéal. L’arrivé d’un jeune homme au village, Nagi, et le déclin physique de sa mère adoptive vont changer beaucoup de choses...



« Izana » est loin de tenir les promesses de son sous-titre « La voleuse de visage ». En effet, même si effectivement, dans les derniers chapitres, le roman bascule nettement dans le fantastique voire l’horreur à la mode japonaise, le chemin d’ici là sera long. Pas totalement déplaisant, mais long.
Le début est apocalyptique, avec cette naissance secrète et le suicide de la mère. La vie et l’éducation cachée d’Izana, plutôt que du fantastique, annoncent davantage un thriller glaçant, et c’est ce qui nous attend plus ou moins : la jeune fille, qui grandit coupée de presque toute interaction sociale, est totalement désarmée pour affronter l’extérieur. On tique un peu sur la narration interne, qui place dans sa bouche un vocabulaire souvent soutenu dès ses 12 ans, que ses lectures ne justifient pas.
La découverte de la légende, en gros une jeune prêtresse se sacrifie pour apaiser la colère d’une affreuse sorcière, jusqu’à absorber son âme dans son corps, nous donne quelques clés sur la suite à venir. Mais ainsi qu’Izana le comprend, l’histoire est bancale, n’expliquant pas cette tradition de tuer les filles laides nées l’année du cheval de feu. Il n’y a pas que cela : l’échange de corps entre la sorcière et la prêtresse est si incompréhensible qu’il a besoin, en fin de spectacle, d’une explication, qui sonne tout aussi faux... Si l’histoire était jusque-là intrigante, on commence à chercher un sens à tous ces défauts...
Bref, sautons 6 ans aussi vite que nous avons sauté les 12 premières années d’Izana, 6 ans à vivre semi-recluse dans une cabane sur la montagne, avec quelques livres et des rêves plein la tête, remplis de sorcières et d’une fille bien plus jolie qu’elle. Se développe de la colère, de la jalousie.
A ce stade, pour varier un peu, apparaît Kingo, un autre gamin illégitime recueilli par Chigura, et qui va devenir le relais d’Izana avec le monde. Il lui révèle de la belle Namino Tsuki est une peste, que l’école et la vie avec les autres ce n’est pas toujours le bonheur (lui aussi est un peu disgracieux, et sa bâtardise, dans la société très conservatrice de cette campagne japonaise, est une tare de plus). On regrettera que Lumen n’ait pas mieux marqué les transitions d’un personnage à l’autre, car on met parfois un paragraphe ou deux à se rendre compte que l’on suit désormais Kingo et plus systématiquement Izana.
Cela devient franchement intéressant lorsque débarque Nagi, un étudiant en archéologie à la recherche d’un minerai rouge. Izana fait le lien avec la poudre dont la sorcière s’enduit les lèvres dans le spectacle pour passer dans le corps de la prêtresse. Comme c’est le premier homme qu’elle voit de pas trop loin, elle en tombe amoureuse, et va l’aider dans ses recherches, Kingo faisant le messager. Mais quand elle découvre qu’il loge chez les Tsuki et flirte avec la belle Namino, ses rêves s’écroulent !
C’est là que les choses s’emballent, le thriller comme le fantastique, avant une conclusion qu’on devine, et qui va plus ou moins se réaliser : Izana va suivre la légende et changer de corps avec Namino. Le comment, je vous laisse le découvrir, mais c’est dans la plus pure tradition du récit japonais, avec cette bascule brutale en plus fantastique horrifique, le relâchement de toutes les digues de la raison.

Difficile d’accrocher immédiatement au roman. La narration à la première personne n’est pas maîtrisée, et à moins d’un cœur de guimauve comment s’attacher à Izana ? L’autrice nous en donne si peu, balayant 18 années de réclusion, de vie isolée comme un mauvais moment à passer, et se donne la peine minimale pour lui bâtir une psychologie digne de ce nom, sauf à nous marteler certains caractères. Elle est tantôt capable d’une réflexion poussée, tantôt naïve à faire peur. Et que dire de son idée de suivre une légende pour résoudre ses problèmes ? Bref, à moins de la considérer comme schizophrène, elle demeure tout du long un personnage aussi bancal que certains éléments de l’intrigue, marionnette juste bonne à danser selon les ordres de son autrice.

Néanmoins, il y a de très bonnes choses en arrière-plan, qu’on découvre essentiellement via Chigura et Kingo : les dessous de cette légende. Nagi découvre que la légende servait à légitimer les exécutions d’enfants faibles en période de disette, et que quelques catastrophes ont eu lieu des années de cheval de feu. Il n’en faut pas plus pour marquer durablement des esprits superstitieux, des paysans isolés prompts à se dédouaner sur une tradition du meurtres de bouches superflues. Ajoutons qu’il s’agit des filles laides, et sans anticiper sur les réalités de la politique de l’enfant unique en Chine, on sait hélas que dans nos sociétés patriarcales, la valeur d’une fille se résume souvent à sa dot, aussi vaut-il mieux qu’elle soit belle, sans quoi c’est un investissement de perdu.
L’autrice ajoute une seconde tradition, que la matriarche Tsuki révèle tardivement, et qui est au cœur de l’intrigue : ce qui était au départ une alliance entre les Tsuki et les Susano, avec mariages à la clé, s’est au fil des générations, et du basculement des fortunes, mué en sujétion, au point que depuis la guerre les Susano ont un droit de cuissage sur les jeunes femmes Tsuki. Izana est née d’un « viol traditionnel », mesurez l’horreur de la chose, et sa mère bannie, reniée alors qu’elle a subi un outrage qu’il lui était impossible de refuser. Dans les derniers chapitres, Namino presse Nagi de s’enfuir, et on comprend pourquoi : à 18 ans, elle a atteint l’âge légal, et les Susano, qui font la loi, vont réclamer leur dû. Kingo surprend même son propre père tentant de la violer à la veille même de la fête.
Dans « Izana », c’est toute une société rurale que l’autrice met en lumière, un microcosme avec ses traditions qui supplantent la loi, ses notables tout-puissants, ses femmes opprimées, bafouées. Chigura, malgré son rôle fort apprécié au village, est une étrangère, et n’est jamais vraiment acceptée : lorsque sa santé décline, elle est même délaissée, écartée de la solidarité communautaire, au prétexte d’un geste interprété à son désavantage. Alors que le village se dépeuple, les brimades dont Kingo fait l’objet traduisent la transmission de cet esprit de castes à la nouvelle génération. Namino elle-même en use, jusqu’à cet âge où les traditions se retournent contre elle et qu’elle décide de fuir, trop tard.

Sentiment final mitigé, donc. L’autrice, mangaka reconnue, n’est pas encore à l’aise avec la forme romanesque, au rythme différent de la bande dessinée, et où chaque mot doit être pesé, sous peine de rendre personnages ou situations illogiques. En dépit d’une entame prometteuse et de la qualité du dernier tiers du roman, lorsque tout se révèle et s’accélère, on ne pourra oublier la lenteur et la faiblesse du reste, les grosses ficelles dans la construction de la psychologie d’Izana. Proposer une intrigue reposant sur des arrangements rendant bancale la légende locale qui justifie tout, ne donner la parole quasiment qu’à un personnage reclus et isolé, tout cela était risqué. La lecture, sans être déplaisante, n’aura pas été captivante pendant deux heures, avant de se voir récompensée par un finale digne de ce nom, dans la pure veine de la fiction japonaise.

Signalons pour finir que le roman sert plus ou moins de prequel au manga « Kasane, la voleuse de visage », paru chez Ki-oon (10 tomes à ce jour, découvrez la chronique du tome 1 et des tomes 2 & 3), mettant en scène la fille d’Izana qui, elle, use davantage de son pouvoir, avant d’en découvrir les sombres origines...


Titre : Izana, la voleuse de visage (Izana, 2014)
Auteur : Daruma Matsuura
Traduction du japonais (Japon) :
Couverture :
Éditeur : Lumen
Pages : 310
Format (en cm) : 22 x 14 x 2,5
Dépôt légal : mai 2017
ISBN : 9782371020931
Prix : 15 €



Nicolas Soffray
8 novembre 2017






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