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Légende des Akakuchiba (La)
Kazuki Sakuraba
Piranha, roman traduit du japonais, saga familiale/société/fantastique, 416 pages, octobre 2017, 23€

Benimidori est une petite ville du département de Tottori au Japon, nichée au pied des monts du Chûgoku. Suivant leur localisation, les habitants sont partagés entre les « Noirs d’en bas » et les « Rouges d’en haut ». Ces derniers sont sous l’influence de la puissante famille Akakuchiba, propriétaire de l’aciérie qui emploie de nombreux travailleurs.
Qui aurait imaginé que la petite Man’yô, recueillie par un jeune couple et que l’on dit abandonnée par « ceux des montagnes », intégrerait cette prestigieuse famille en tant qu’épousée du fils aîné ? Pourtant, dès son plus jeune âge, Tatsu, la matriarche des Akakuchiba, lui a annoncé. Malgré ses efforts, Man’yô ne sait pas lire, mais elle voit des bribes de l’avenir et sera surnommée « la Voyante des Akakuchiba ». Elle donnera naissance à 4 enfants, dont Kemari qui deviendra célèbre en tant que chef d’un gang de loubardes, puis comme mangaka d’une série à succès. Cette dernière enfantera une fille, Toko, celle qui racontera l’histoire des Akakuchiba à partir de ce qu’elle a entendu des bouches de sa grand-mère et de sa mère.



En un peu plus de 400 pages, Kazuki Sakuraba nous présente une saga familiale, celle des Akakuchiba, une puissante dynastie industrielle, à travers trois générations de femmes. L’aciérie avec son haut fourneau est l’affaire des hommes, mais ce sont les femmes qui font tourner la maison Akakuchiba et qui dirigent finalement. Tatsu décide de qui sera la femme de Yôji et son fils, comme son mari, ne peuvent qu’obéir à sa décision. De même, elle choisira toujours le nom de ses petits-enfants. Avec le temps, Man’yô prendra le relais pour ordonner la maisonnée à son tour. Son don de voyance se révèle aussi bien une bénédiction dans certains cas qu’une malédiction dans d’autres. Elle apparaît comme une petite fille, puis une femme, d’une grande simplicité qui a les pieds sur terre et emporte la sympathie de tous.
Son second enfant, la bouillante Kemari, n’a rien du calme de sa mère. Elle n’est pas encore en âge de conduire une moto, qu’elle écume déjà les routes au guidon d’une, à la tête d’un groupe de loubardes, les Iron Angels. Au grand désarroi de sa famille, une chaîne dans une main, un tube de métal dans l’autre, elle fait régner la terreur dans la région. Les aléas de la vie la pousseront à devenir mangaka. Sa série inspirée de sa propre histoire deviendra un succès qui permettra à l’industrie Akakuchiba de survivre en pleine crise, mais lui pompera aussi toute son énergie vitale.
Par rapport à ses deux devancières, Toko fait pâle figure comme elle le reconnaît. Son rôle au sein de la dynastie Akakuchiba l’effraie. Elle raconte les histoires de sa grand-mère et de sa mère pour mieux marquer la différence et témoigner de son admiration pour ces deux femmes de devoir.

« La légende des Akakuchiba » se décompose en trois parties, chacune centrée sur une des femmes qui ont construit cette légende. Il s’agit d’une saga familiale, mais Kazuki Sakuraba la situe en marge. Elle insuffle une touche de fantastique en la personne de Man’yô capable de voir dans l’avenir. Ses origines apportent aussi une part d’étrangeté et de mystère. Les développements tirés de sa capacité s’avèrent très intéressants, influençant même l’industrie.
Sa fille Kemari est plus ordinaire, même si sa demi-sœur a toujours été transparente à ses yeux et qu’elle ne l’a jamais vue. Elle se démarque par son caractère de feu, par une vie menée à cent à l’heure. Elle ne s’économise pas, comme si son temps était compté. Elle n’en assume pas moins son rôle, la famille Akakuchiba passe avant tout et quand son père lui ordonne de se marier, elle répond aussitôt « ça marche », toute rebelle qu’elle est.
C’est ainsi que Toko naît.

« La légende des Akakuchiba » se décline sur deux plans. À travers l’histoire des Akakuchiba d’après guerre, ce roman montre aussi les changements sociétaux agitant le Japon. En toile de fond, le lecteur assiste à la transformation de la société. En une quarantaine d’années, les mentalités évoluent, le sens du devoir disparaît, les rêves d’avenir s’évaporent, un certain fatalisme se dégage des nouvelles générations ne croyant plus en grand-chose. En plus des hommes, le paysage change aussi. Les aciéries autrefois si puissantes se transforment en boulet, elles n’ont plus leur place dans la société actuelle. Petit à petit, les populations prennent conscience de la pollution et ne l’acceptent plus comme avant, maintenant que le progrès se révèle aussi source de maladie. Mine de rien, cet arrière-plan est vraiment instructif et donne plus de relief à l’ensemble. La petite histoire s’inscrit dans la grande, formant un tout des plus prenants.

Le talent de l’auteure réside dans sa capacité à nous faire vivre ce récit, pourtant éloigné de notre propre expérience. Ses personnages emportent l’adhésion, ils apparaissent fouillés, complexes et rien n’est gratuit. Ils éveillent des émotions en nous, spectateurs privilégiés de leur destin. Ce livre colle aux mains, car il se révèle passionnant. Rien que la façon dont il est narré tient du génie : la plus effacée des trois femmes raconte l’histoire, chacune pousse l’autre vers une sortie honorable et reste gravée dans la mémoire des lecteurs.

« La légende des Akakuchiba » se révèle d’une grande richesse, car ce roman concilie brillamment saga familiale et changements de la société japonaise. Les deux sont imbriqués à travers l’histoire des Akakuchiba et notamment de ses femmes. L’écriture s’avère très plaisante, ce qui augmente encore l’intérêt de ce livre passionnant, divertissant et instructif. Ses personnages magnifiques demeureront dans nos mémoires et la fin fait référence au tout début, à cet homme volant, comme pour inciter à y revenir, à se replonger dans le récit.
Kazuki Sakuraba nous régale tout du long de ce roman magistral.

Sous une livrée élégante, par son histoire à la frange, « La légende des Akakuchiba » est susceptible de plaire à tous les publics. Il va de soi que je recommande vivement ce roman que les éditions Piranha ont eu l’excellente idée de traduire du japonais.


Titre : La légende des Akakuchiba (2006)
Auteur : Kazuki Sakuraba
Traduction du japonais : Jean-Jouis de la Couronne
Couverture : non créditée
Éditeur : Piranha
Site Internet : Roman (site éditeur)
Pages : 416
Format (en cm) : 14 x 22
Dépôt légal : octobre 2017
ISBN : 9782371190696
Prix : 23 €


Pour écrire à l’auteur de cet article :
francois.schnebelen[at]yozone.fr


François Schnebelen
29 octobre 2017






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