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Sang Maudit
Ange
Castelmore, roman (France), uchronie, août 2017, 413 pages, 16,90€

Dans une France qui n’a jamais connu la Révolution, à quelques jours du couronnement du jeune Louis XXIV, Angie Moretti vient d’avoir son bac. Mais la semaine qui va suivre bouleversera sa vie : agressée dans le métro, elle apprend de ses assaillants qu’elle est « Marquée », c’est-à-dire condamnée à mort par le Secret du Roi, les services secrets. Sa mère, la duchesse de Noailles, qu’elle n’a pas vue depuis 10 ans, lui annonce qu’il est temps de faire son entrée à la cour, ce qui horrifie la jeune fille qui a grandi à Belleville et dont la meilleure amie, Clémence, est la fille d’un député républicain.

Au Bal de Mercure, à Versailles, échappant au chaperonnage de la duchesse, qui cherche à la fiancer au beau Saphir de Valmont, Angélique se frotte à la jeunesse noble, dorée et désabusée. Avant d’être agressée par un vampire. Car les rumeurs sur Versailles, popularisées par un best-seller d’une ancienne domestique, sont vraies !

Ajoutez à cela les nombreuses menaces qui pèsent sur la tête du futur roi, les ambitions plus ou moins avouées du régent, et la disparition du jeune page royal, et le palais perd de son éclat. A Paris, la police s’intéresse à de nombreux rapts d’enfants, de plus en plus nombreux...



Anne et Gérard Guéro, le couple qui écrit sous le nom d’Ange, n’en est pas à son premier chef-d’œuvre. Le roman « Ayesha » et la série de BD « La Geste des Chevaliers Dragons » (20 volumes, lisibles indépendamment) ont assis leur réputation fort mérité. « Sang Maudit » est leur nouveau joyau.

Chef-d’œuvre, joyau, mes termes sont forts, mais nullement exagéré. Jamais forme et fond n’ont été si bien entremêlés et ciselés. Les 3 premières pages nous plongent immédiatement dans cet univers à la fois uchronique (la Révolution Française n’a jamais eu lieu, la monarchie des Bourbons perdure) et très accessible, puisqu’à quelques détails près, le reste du monde a suivi la voie que nous connaissons : métro, smartphones, réseaux sociaux... Seule la tour Eiffel n’existe pas, l’architecte ayant mis ses talents au service du château de Versailles. La France est une monarchie parlementaire, avec un parlement assez faible, malgré la véhémence des députés républicains. À hauteur des 17 ans de notre héroïne, la plus grande fracture est sociale : nobles et roturiers ne naissent pas libres et égaux en droits.
Ange reproduit donc la société d’Ancien Régime à notre époque, et le choc culturel est immédiat : postes réservés pour les nobles et plafond de verre pour les roturiers, sélection à l’entrée des grandes écoles (dont fera les frais Matt, l’ami d’enfance d’Angie, recalé à Saint-Cyr), « Zones Blanches » VIP dans les lieux publics... Et parmi la jeunesse de ce XXIe siècle uchronique, s’il y a des progressistes, il y a des extrêmes, républicains contre loyalistes convaincus, qui n’hésitent pas à en venir aux mains, voire à la batte de base-ball dans des manifs qui dégénèrent entre partisan de l’égalité et défenseurs des privilèges des bien nés. Si notre présent est subtil, fait de réseaux d’influence, de services contre passe-droits, celui de « Sang Maudit » est d’abord plus simplement cruel : une particule vous ouvre bien des portes, son absence les referme aussitôt.

Dans ce terreau très riche, viennent pousser plusieurs graines. Celle du thriller, dès l’agression d’Angélique, puisque la jeune fille va échapper à cette tentative, puis une autre, et va très vite décider de mettre ses nouvelles cartes à profit pour atteindre le premier ministre, surnommé Richelieu, dans son bureau du Louvre, car lui seul pourra l’éclairer sur cette Marque, et (l’espère-t-elle) la retirer.
Pour parvenir jusqu’au puissant homme d’État, la jeune femme devra faire usage d’intelligence et d’audace, deux qualités précieuses à Versailles. Parfois au mépris de la prudence. Avec comme coup de pouce, une pointe de fantastique.
Car Angie a un pouvoir. Elle lit les émotions, elle anticipe certaines choses, et c’est ce qui lui sauve la vie dans le métro, lui permet de voir clair dans le double jeu de ses interlocuteurs au sang bleu. Un pouvoir qui va exploser suite à sa rencontre sanglante avec un vampire. Car le sang déclenche son pouvoir d’empathe, à un tout autre niveau de puissance...

Et ces vampires, parlons-en. On apprend leur existence via un best-seller écrit par une ancienne employée du palais. Uchronie ou pas, les auteurs s’amusent clairement avec ce phénomène d’édition clivant sceptiques et croyants. Tant qu’Angie ne sera pas confrontée en personne aux vampires, elle n’y accorde, comme toute personne sensée, qu’une crédulité très limitée. La même que nous autres lecteurs aurions face aux romans d’Anne Rice ou Stephenie Meyer. Ici, il ne s’agit pas de fiction mais d’un (pseudo-)brûlot livresque, ouvrage à scandales et ragots qui fait le bonheur des roturiers à la fois envieux et jaloux des Grands de Versailles. Révolution ou pas, les recettes des tabloïds fonctionnent toujours. Et c’est par ce genre de petits détails, d’approche très en prise avec notre réalité, qu’Ange introduit une foule de choses de manière très fluide, d’éléments qui nous semblent immédiatement naturels et logiques.

Ajoutons maintenant la romance. Parce que c’est une histoire de fille. Mais ici non plus, pas question de sombrer dans le cliché, le triangle amoureux. Je me demande quelle figure géométrique conviendrait au constat que Matt est amoureux d’Angie mais ne veut pas se l’avouer, que la duchesse veut pousser sa fille dans les bras de Saphir de Valmont, que celui-ci préfère sa copine Clémence et qu’enfin un beau vampire arrive dans la partie. Mais c’est surtout l’attitude des filles qui est intéressante : loin de potiches torturées par leurs émotions et un dilemme binaire, et malgré une société patriarcale et les mariages politiques, elles font leur choix, parfois cruel, écoutant leur raison ou leurs sentiments, leur passion. Ce sont les garçons qui sont le plus ridicules et esclaves de leurs pulsions, et à ce titre, la scène du duel est flamboyante, d’autant qu’elle véhicule énormément d’autres choses en même temps.

Il y a aussi les secrets, inévitables, qui mettront en péril certaines actions ou relations, toujours au pire moment. mais là encore Ange n’abuse pas mécaniquement de ce principe littéraire des « promesses et paiements » (parfaitement expliqué dans le podcast “Procrastination” de Lionel Davoust, Mélanie Fazi et Laurent Genefort) en nous réservant de bonnes surprises.

Je n’ai pas parlé de la magie, diffuse, et de cette scène avec le chat noir dans le parc, terrifiante, qui inaugure les pointes d’horreur vers lesquels le récit finit par tendre dans ses ultimes chapitres, car on en prend conscience au fil des pages, tandis que se répand cet étrange Syndrome S qui tue des gens au hasard, la magie noire sous-tend ce roman. Je ne révèle rien, c’est dans l’accroche sur la 4e de couverture.

J’en oublie certainement. Mais c’est normal, parce qu’à tout vous dire, cela gâcherait votre lecture, et « Sang Maudit » est si bon que je m’en voudrais. C’est une histoire complète, complexe, cohérente, aux accents de réalité, aux intrigues entremêlées, intriquées à la perfection, à laquelle on serait bien en peine de trouver quoi que ce soit de superflu à rogner, ou de manquant à rajouter. Un excellent roman, qui mélange habilement différents genres pour un résultat spectaculaire !


Titre : Sang maudit
Auteur : Ange (Anne et Gérard Guéro)
Couverture : Anne-Claire Payet
Éditeur : Castelmore
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 413
Dépôt légal : août 2017
ISBN : 9782362312939
Prix : 16,90 €



Nicolas Soffray
30 août 2017






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