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Baron Noir (Le)
Olivier Gechter
Mnémos, steampunk, 380 pages, avril 2017, 24,50€

En 2013 paraissait aux éditions Céléphaïs une première aventure du Baron Noir intitulée « L’Ombre du maître espion ». L’année suivante, seconde aventure intitulée « Bel Ange ». Ce sont ces deux courts romans, agrémentés d’un troisième volet, plus long et plus développé – « La Bataille de Cherbourg » – et enrichis d’une postface, qui sont ici réunis en un seul volume. Trois aventures du Baron Noir dans une France uchronique aux allures steampunk.



Le monde uchronique des années 1860. Par rapport à celui que les historiens connaissent, les différences sont notables. Napoléon a perdu la vie à Austerlitz. Le savant François Arago, président de la Seconde République de 1830 à 1850, a fait de la France la première puissance industrielle mondiale. Les aventures du Baron noir commencent en 1864, alors que la France, gouvernée par Louis Napoléon Bonaparte, semble montrer aux autres nations la voie de l’avenir.

« Clément fit le tour de l’armure. Réduite à ses seuls composants métalliques, armes, vérins et pantographes, elle avait un aspect effrayant. On aurait pu l’imaginer croquée par Gustave Doré, dans un de ses ouvrages sur l’enfer. »

Le jeune Antoine Lefort, inventeur et chef d’entreprise, est en train de modifier peu à peu la face du monde. Les fiacres à vapeur, c’est lui. Les dirigeables qui sillonnent le ciel, c’est lui. Les grands projets des expositions universelles, c’est lui. La conquête du ciel par le plus lourd que l’air, grâce à l’aide du jeune prodige Clément Ader, c’est lui. Et le Baron Noir, justicier nocturne aux pouvoirs surhumains… c’est également lui ! Difficile de ne pas penser à certains personnages de fiction déjà célèbres, à commencer par un certain don Diego de la Vega, également utilisé dans le registre steampunk par Victor Fleury.

Trois aventures, donc, du très entreprenant Antoine Lefort, qui a sans cesse affaire à forte partie. Dans « L’Ombre du Maître-espion », il affronte un ennemi dont nul ne connaît l’identité, qui lui aussi semble très en avance sur la science – il bénéficie de l’aide de prodigieux volatiles mécaniques – et vient sans lui voler les plans d’inventions que Letort développe pour le ministère de la guerre. Dans « Bel Ange », ce sera un complot anarchiste déterminé à mettre à mal la France… mais les anarchistes ne seraient-ils pas eux-mêmes manipulés ? Et dans « La Bataille de Cherbourg », le Baron Noir devra sauver, entre France, Angleterre, Amérique sudiste et Amérique nordiste, dans les airs, sur les flots et sous la mer une paix infiniment fragile.

« Cette résistance inattendue plongea les marins dans une frénésie proche de la panique. Leurs fusils foudroyants déchargés, c’est par une pluie de plomb qu’ils tentèrent de terrasser l’homme de fer. Les balles ricochaient en tous sens, frappaient en sifflant les meubles, les lustres, les vitrines de bouteilles. Des éclats de bois et de verre volaient, ajoutant des projectiles supplémentaires. La fumée des revolvers envahit si bien la pièce qu’après le dernier tir, on n’y voyait plus à deux mètres de distance. »

Les amateurs de steampunk devraient se régaler à la découverte de ce Paris uchronique fort bien décrit, et de retrouver ici et là des figures connues – Victor Hugo, Engels, Bakounine, Camille de Saint Saëns, pour n’en citer que quelques-unes – dans des aventures résolument feuilletonnesques. Anarchistes, féministes, industriels, savants fous, artistes, visionnaires et autres personnages hauts en couleurs, et fort bien croqués, entreront tour à tour dans la danse.

Tout n’est pas pour autant parfait dans ces aventures, et l’on pourra faire à l’auteur quelques reproches de détails. Si l’écriture est le plus souvent fluide, quelques phrases inutilement lourdes et une série de répétitions manifestes viennent ici et là heurter la lecture. Les intrigues de deux premiers épisodes restent assez linéaires, et l’une au moins des « surprises » de la seconde d’entre elles n’en sera certainement pas une pour les lecteurs habitués aux péripéties feuilletonesques, qui auront vu l’anguille sous roche dès l’apparition d’une certaine personne : voyons cela comme un hommage aux lois du genre. Si l’exosquelette mécanique du Baron noir fait partie des choses attendues, bon nombre de ses gadgets, toujours révélés aux moments opportuns, apparaissent comme autant de « deus ex machina » répétitifs et bien faciles, sinon même peu vraisemblables. Enfin, quand Olivier Gechter, dans une postface par ailleurs intéressante, attribue le roman « La Machines à différences » à « Gibbons et Sterling », on se demande s’il ne confond pas l’auteur de « Neuromancien » avec, agrémenté d’un « s » inutile, celui de l’ « « Histoire » du déclin et de la chute de l’empire romain. »

Des défauts mineurs, mais des qualités également. Ainsi, nous nous étions insurgés contre l’orthographe défaillante de l’auteur lors de la première publication d’« Evariste » : bel effort de l’auteur, et sans doute de l’éditeur, il ne reste ici qu’une poignée de coquilles. Autre qualité, Olivier Gechter ne sombre jamais dans le défaut trop classique du steampunk qui est l’accumulation à l’excès de personnages connus : la chose est pratiquée ici avec tact et mesure. De même une juste poignée de formules d’époque (par exemple « faire le pet » pour « faire le guet ») ou de vocabulaire peu usité (diazographie, acalèphe, apparaux), viendra contenter les amateurs de lexicographie sans repousser ceux qui préfèrent un langage plus simple. (Entre autres détails, ceux qui ne le savaient pas encore apprendront très exactement pourquoi l’on nomme « poulets » les représentants des forces de l’ordre.) Enfin, notons que l’auteur poursuit jusqu’au bout sa démarche steampunk et uchronique en proposant en annexe à chacune des aventures une série de « notes historiques » dans lesquelles le lecteur devra démêler le vrai du faux.

Notons pour finir que les éditions Mnémos, avec « Le Baron Noir », ont décidé d’offrir aux lecteurs un magnifique volume. Outre une couverture cartonnée dotée d’une très belle illustration (dont on regrettera de ne trouver le nom l’artiste, en fait Géraud Soulié, mentionné nulle part), l’ouvrage est pourvu d’élégantes vignettes intérieures, d’une véritable reliure et d’un marque-page en tissu. Une très belle réalisation, donc, qui séduit à la fois par le fond et par le forme, et qui devrait plaire aux amateurs de steampunk tout comme aux bibliophiles.


Titre : Le Baron noir
Auteur : Olivier Gechter
Couverture : Géraud Soulié
Vignettes intérieures : non créditées
Éditeur : Mnémos (édition originale (pour deux des trois récits) : Céléphaïs, 2013 et 2014
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 380
Format (en cm) : 16 x 24
Dépôt légal : avril 2017
ISBN : 9782354085445
Prix : 24,50€


Oliver Gechter sur la Yozone :

- « Evariste »


Hilaire Alrune
5 août 2017






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