YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




Ferry (Le)
Matts Strandberg
Bragelonne, L’Ombre, traduit du suédois, fantastique, 493 pages, juin 2017, 20€

Une croisière de quelques jours entre Stockholm et Abo, entre Suède et Finlande. Pour que les moins nantis puissent jouer les riches, même s’ils ne seront jamais que de faux riches : le Baltic Charisma a en effet connu des jours meilleurs, sa capacité d’accueil de deux mille passagers n’est souvent remplie qu’à moitié, les eaux ne sont pas réellement tropicales. Il n’empêche : la fête y bat son plein de jour comme de nuit, les boutiques hors taxes regorgent de stocks, la nourriture est là en quantités excessives, l’alcool coule à flots, et il n’est pas difficile d’y trouver d’autres substances encore.



Un diagnostic littéraire peut être posé dès les premières pages. Matts Strandberg a compris la leçon réaliste des épais romans d’horreur inspirés par le succès d’auteurs comme Stephen King. Il applique la méthode ad nauseam, avec une technique certaine, donnant corps à ses personnages, mais sans le talent qui lui permettrait de les doter d’une personnalité véritable. C’est en effet une longue série de clichés qui sont présentés au long des cent premières pages : le père qui boit trop, la mère handicapée, le couple homosexuel, la secrétaire médicale en retraite qui s’est inscrite à la croisière sur un coup de tête, le gamin, l’adolescente accro aux réseaux sociaux, etc. Des personnages sans originalité et pas suffisamment intéressants pour que l’on s’attache à eux, avec les inévitables limites des stéréotypes : quoiqu’il puisse arriver, on ne frémira guère à leurs côtés et l’on ne parviendra pas à se soucier véritablement de leur sort, aussi épouvantable soit-il.

L’idée d’une horreur se développant ou surgissant sur le terreau fertile de la fête – “Le Masque de la mort rouge” d’Edgar Poe –, puis se propageant à la faveur de son chaos naturel, apparaissait prometteuse dans la mesure où ce navire de croisière est très exactement conçu pour offrir à ses passagers le décor et l’illusion d’une fête perpétuelle. Mais la mise en scène répétée de cette fête dans ce qu’elle a de plus bas et de constamment vulgaire ne suscite jamais l’intérêt. L’auteur semble littéralement obsédé par tout ce qui est superficiel, l’alcool, la drague basique, les vêtements, le parfum, les cosmétiques, à moins que ces éléments, en guise de recette littéraire, ne soient ceux d’une liste d’items à caser à intervalles réguliers « pour faire réaliste », auquel cas la méthode, en sus de générer l’ennui, apparaît tellement transparente que cela finit par en devenir gênant.

« Il a soudain l’impression de n’avoir jamais quitté le ferry. Comme si tout ce qui s’était passé depuis n’était qu’un rêve. Le Charisma l’a aspiré de nouveau dans son aciennne vie. »

Plus intéressants, mais très peu développés, sont les aspects vampirisateurs du ferry lui-même : on les devine à travers les réflexions de Dan, le chanteur de variétés sur le déclin, qui survit en animant soir après soir les fêtes à bord du navire, et de Calle, qui a réussi à s’arracher au ferry pour – on ne saurait faire plus terrestre – devenir architecte paysager. Dès lors, les choses sont claires : si vous ne parvenez pas à vous enfuir à temps, le ferry vous dévore et vous engloutit. Et ceci même si, comme Calle, on n’a l’idée d’y revenir que pour un épisode que l’on espère romantique – une très, très mauvaise idée.

« Marianne prend conscience qu’elle pense au Charisma comme à un organisme vivant, et non comme à une chose sans âme dirigée par des gens ordinaires. »

Une horreur allant crescendo dans un lieu suffisamment vaste pour que l’on puisse y accumuler les péripéties, mais dont il est par ailleurs impossible de s’échapper, l’idée avait tout pour séduire. Malheureusement l’intrigue reste assez basique et insuffisamment rythmée pour convaincre. Les premiers éléments fantastiques n’apparaissent, faiblement distillés, qu’au bout de quatre-vingt-dix pages, l’intrigue démarre à peine au bout du double et il apparaît rapidement que l’auteur a décidé de pousser jusqu’à bien plus du double encore (près de cinq cents pages au total) en se contentant d’utiliser comme ressort de terreur un personnage classique – le vampire – sans apporter pour autant de véritable part d’imaginaire. Et si les éléments d’épouvante se resserrent peu à peu, plus dans le registre du gore et de l’horreur que dans celui du fantastique (si l’on excepte le caractère reproductif et contagieux du vampire, l’auteur aurait pu obtenir les mêmes frissons avec une poignée de tueurs psychopathes), Matts Strandberg ne semble pas avoir vraiment compris que la technique d’alternance de fantastique et de réalisme, mécaniquement appliquée, montre rapidement ses limites. Qu’il essaye, dans le temps médian du roman, d’utiliser cette méthode pour faire comprendre au lecteur que des individus sur le ferry restent inconscients de ce qui se passe, peut-être. Mais quand un vampire assoiffé de sang vous court après dans une coursive, le temps des scènes de couples et des histoires de famille est révolu.

Si «  Le Ferry » ne convainc donc pas entièrement, malgré des passages horrifiques assez réussis, c’est parce qu’il utilise les recettes des gros romans d’horreur des années quatre-vingt-dix sans parvenir à donner véritablement d’âme à son intrigue. Les tombereaux de réalisme social convenu et de psychologie superficielle ne constituent pas un liant suffisant pour un roman qui manque de densité, et ni les protagonistes, ni le ferry lui-même, qui aurait pu être un personnage à part entière, ne parviennent à prendre suffisamment d’existence pour emporter le lecteur. Sans doute aurait-il fallu lire « Le Ferry » sur un navire de croisière, par morceaux, en se promenant ici et là pour trouver dans la réalité des échos du livre, puis, une fois la nuit tombée, retourner lire en frémissant les derniers chapitres enfermé à double tour dans sa cabine.


Titre : Le Ferry (Färjan, 2015)
Auteur : Matts Strandberg
Traduction du suédois : Hélène Hervieux
Couverture : Pär Ahlander – Kim Petersen
Éditeur : Bragelonne
Collection : L’Ombre
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 493
Format (en cm) : 15,5 x 24
Dépôt légal : juin 2017
ISBN : 9791028109240
Prix : 20 €



La collection « L’Ombre » sur la Yozone :

- « Night Room » de Peter Straub
- « Positif » de David Wellington
- « Snowblind » de Christopher Golden


Hilaire Alrune
15 juillet 2017






JPEG - 21.7 ko



WebAnalytics