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Sorcières associées
Alex Evans
ActuSF, Bad Wolf, roman (France), steampunk, 270 pages, janvier 2017, 18€

Jarta, cité portuaire libre. Gros fouillis cosmopolite, havre à l’écart des empires belliqueux qui en sont à leur Troisième Guerre. Dans ce monde où la magie a reparu depuis une vingtaine d’années (donnant une autre dimension au dernier conflit), Tanit et Padmé sont deux praticiennes du Pouvoir dont l’officine commence à être connue. Parfois pour leur malheur : deux affaires simultanées ne présagent rien de bon pour leur karma. Leur premier client, Stanford, est un industriel des automotrices qui a remplacé son personnel par des zombies, et qui se plaint de sabotages mineurs sur ses chaînes de montage. Le second est un vampire, invoqué d’un autre monde et asservi dans un corps humain, qui souhaite être libéré, parce qu’on se sert de lui pour tuer...



Whaou. Voilà le mot qui revient en tête à chaque chapitre. Ne vous fiez pas à ses 270 petites pages, « Sorcières associées » a la densité d’un livre-monde comme on en trouve trop peu. Du genre du Bas-Lag de China Miéville, à tout le moins. Et Alex Evans nous immerge là-dedans de manière très naturelle, c’est-à-dire en nous maintenant à la limite de la noyade, le temps que nous réalisions que nous avons des branchies.

Je ne me hasarderai pas à tout décrire. Plusieurs empires, plusieurs peuples, des antagonismes ancestraux, du racisme ordinaires, une poignée de guerres d’expansions qui furent meurtrières pour chacun. Les deux héroïnes ont été marquées par ces conflits. Orpheline, Tanit a été enrôlée, et une fois son potentiel découvert, formée comme mage de guerre. Soit soldat suicide, dans un monde où la magie a un coût, et la magie noire, mortelle, un contre-coup fatal. Dans le camp adverse, Padmé, chirurgienne, elle aussi réquisitionnée par l’armée, est horrifiée lorsqu’elle apprend qu’on pourrait lui enlever sa fille, au potentiel magique prometteur. Elle fuit son pays, son époux et ses obligations dans la nuit.
Quelques années plus tard, les deux réfugiées ont monté une affaire plutôt florissante, mais les ennuis rôdent toujours, surtout dans une ville aussi foisonnante que Jarta, où quelques lois assez répressives viennent encadrer la plus grande liberté d’entreprendre et de commercer. Par exemple, le jus de lotus noir, substance indispensable (entre autres) à la zombification, est prohibée. Mais l’achat de zombies fabriqués à l’étranger ne l’est pas.
Côté invocation, c’est plus complexe. Attirer un esprit d’un autre monde requiert une magie ancienne, perdue avec l’Atlantide et ses artefacts en orichalque, dont on n’a retrouvé que des fragments, dont les collectionneurs sont friands. Et si un riche profane avait réussi à en reconstituer un ?

Au fil de leur double enquête, la narration passant de l’une à l’autre, Tanit et Padmé nous font découvrir Jarta, son histoire, ses règles, ses croyances (le Dieu du Commerce fait aussi banque). C’est foisonnant, coloré, on sent presque l’odeur des épices, de la pluie, de la boue et de la crasse (selon les quartiers). L’écriture et la lecture sont fluides, malgré une intrigue qui multiplie peu à peu les strates, les deux enquêtes se rejoignant (bien évidemment), leurs racines s’avérant plus profondes qu’il n’y paraissait. On n’est cependant jamais perdu, mais on ressent à chaque page la richesse, la complexité de Jarta, que l’autrice a vraiment conçue de façon cohérente et totale.
Jarta pulse de cette vie quotidienne industrielle, et « Sorcières Associées » révèle un envoûtant univers fantasy-steampunk, avec des thématiques très bien choisies. Si la référence aux usines Ford du début XXe est sibylline, la question du remplacement des ouvriers par des zombies fait écho à l’actuelle question des robots en usine (si vous préférez l’anticipation, regardez la série nordique « Real Humans »)

Ajoutez un brin de légèreté avec un capitaine-marchand qui badine à sa manière un peu rude, un soupçon de terreur avec un prêtre des morts un peu flippant et ce qu’il faut de stress avec quelques attentats, et « Sorcières Associés » fourmille de tous ces éléments qui font une intrigue dense, fabuleuse, mais ni écœurante ni indigeste.

Le bon steampunk est hélas trop rare. Ici mâtiné de fantasy, dosé à merveille, il donne au roman une couleur à nul autre pareille, rappelant d’autres chefs-d’œuvre des deux genres tout en trouvant sa voix propre.
Chapeau bas, Madame Evans. On a hâte de lire la suite.


Titre : Sorcières associées
Auteur : Alex Evans
Couverture : Sébastien Caiveau
Éditeur : ActuSF
Collection : Bad Wolf
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 270
Format (en cm) :
Dépôt légal : janvier 2017
ISBN : 9782366298321
Prix : 18 €



Nicolas Soffray
31 juillet 2017






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