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Soeurs Carmines (Les), tome 1 : Le Complot des corbeaux
Ariel Holzl
Mnémos, Naos, roman (France), dark fantasy, 270 pages, mars 2017, 17€

Dans la brumeuse et gothique cité de Grisaille, les soeurs Carmines vivotent depuis la disparition de leur mère. Tristabelle, l’ainée, est précieuse et prend soin d’elle, à défaut des autres. Merryvère s’est découverte des talents de cambrioleuse, sous l’égide de Katryan, une professionnelle de la Basse-Ville. Quant à la petite Dolorine, ses sœurs la croient dans son monde, mais c’est juste qu’elle voit et peut parler avec les fantômes (et son doudou, le tordu Monsieur Nyx !).

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(où l’on voit tout le talent graphique de Melchior Ascaride)

Tout commence à mal tourner lorsque les acrobaties de Merry conduisent à la mort du patriarche de la maison Sépulcre et au vol d’un coffret ne contenant aucun butin de valeur mais une petite cuillère. Pas plus les huissiers royaux, qui viennent tambouriner chaque mois à la porte, que Gros Larry, le fourgue pourvoyeur de mauvais coups, ne s’en contenteront... Sauf que ce n’est pas une simple petite cuillère, et que plusieurs grandes familles du Conseil des Huit, dont les Vermeil, tous vampires, ne s’embarrasseront pas de la plus élémentaire politesse pour mettre les griffes dessus. Dans une ville où la mort est omniprésente, qu’est-ce que quelques cadavres de plus ?



Ariel Holzl est une nouvelle plume chez Mnémos, et ses « Sœurs Carmines » ne passent pas inaperçues. Bénéficiant du superbe travail graphique de Melchior Ascaride, la couverture rouge et noir accroche l’œil et pas qu’un peu ! L’éditeur a poussé le vice à saupoudrer les chapitres des silhouettes des héroïnes en regard des chapitres les concernant, les pierres tombales fleurissent en bas de page, quant au Journal de Dolorine... Dessins, taches, trame plus grise, d’excellentes idées qui font parfaiement écho au ton différent de ces passages.

Son univers, pour citer la 4e, invoque Edgar Poe, Neil Gaiman, Tim Burton et Stephen King. Je me permettrais d’y ajouter Scott Lynch (après tout, on est dans une histoire de voleurs) et Gail Carriger, car c’est surtout une histoire de filles...
Son univers, la cité de Grisaille, est tout de brumes, de ruelles pas forcément bien éclairées et de territoires bien gardés, sans parler des nombreux cimetières. Chaque famille a son pouvoir pas jojo (vampires, nécromants, etc), son rôle social (les nécromants réaniment des zombies, les « rapiécés », une main d’œuvre docile et bon marché).
Ses héroïnes ont un statut un peu flou : leur mère semble avoir été une courtisane en vue, ce qui les placent à la frontière sociale et géographique entre Haute et Basse ville : sans allégeance, mais sans protecteur. Les finances s’amenuisant, les aînées cherchent des solutions : Tristabelle, qu’on qualifiera de très superficielle, voire tête à claques (cela cache sûrement quelque chose !) cherche à creuser son trou dans la bonne société et se résout de meilleure grâce à un riche mariage (surtout quand déboule un trèèèès beau parti). Merryvère, l’héroïne et figure centrale de ce premier tome, a opté pour la cambriole, du fait de prédispositions physiques, à l’exact opposé de sa sœur, mais les débuts sont difficiles.
Les deux jeunes femmes sont perpétuellement en désaccord du fait de leurs caractères radicalement différents, mais savent malgré tout agir quelque peu de concert lorsque la nécessité l’exige, tant que cela ne tache pas les robes de Tristabelle, que cela ne ruine pas la coiffure ou le maquillage de Tristabelle, ou ne requiert pas qu’elle cuisinât, sans quoi l’empoisonnement menacerait. On retrouve entre les sœurs ce ton truculent qui fait le charme des dialogues chez Gail Carriger, en sus de cette ambiance pseudo-victorienne, et davantage gothique, très burtonnienne.
C’est ce ton décalé, ces situations dramatiques qui virent au burlesque, qui font le sel de ce roman. Tristabelle sait se montrer tellement horripilante qu’elle pousse des tortionnaires à la dépression. Mais la meilleure, c’est Dolorine, la petite dernière, régulièrement prise la main dans le pot de confiture, traînant partout Monsieur Nyx, son doudou pouilleux qui lui parle. Si d’après elle, l’assemblage de chaussettes est un ange, à l’entendre on penche plutôt pour la réincarnation d’un inquisiteur mâtiné de père-la-vertu, ce qui donne là encore lieu à des moments truculents lorsque la petite fille rapporte dans son journal les propos du doudou, qu’elle n’a pas forcément bien compris du haut de ses quelques années encore toute pleines d’innocence.

Sur la forme, Ariel Holzl aime jouer avec nous, et use de tous les procédés à sa disposition, triturant la chronologie entre vrais et faux flash-backs, délaissant parfois Merry pour pointer sa focale sur une autre sœur, pour mieux nous angoisser, à tort ou à raison, en nous donnant à voir un pan de l’histoire sous un autre jour. Enfin, avec le délicieux journal intime et secret de Dolorine, et son interprétation à hauteur d’enfant des événements, mais aussi les informations qu’elle tire de son pouvoir, inaccessibles à ses deux aînées, qui nous permettent, bien avant ces dernières, de saisir les tenants et aboutissants de cette histoire.
J’ose le dire, la vraie héroïne, c’est Dolorine. Sans esbroufe ni jérémiades, juste du sens pratique, et une grosse limace dans un bocal, elle débrouille cette histoire.

Cruel jusqu’au bout, l’auteur nous gratifie du début du tome suivant. Et on a hâte.

Une réussite totale, une gourmandise qu’on savoure à s’en lécher les doigts.


Titre : Le complot des corbeaux
Série : Les Sœurs Carmines, tome 1
Auteur : Ariel Holzl
Couverture et illustrations intérieures : Melchior Ascaride
Éditeur : Mnémos
Collection : Naos
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 270
Format (en cm) : 22 x 15 x 2,6
Dépôt légal : mars 2017
ISBN : 9782354085452
Prix : 17 €



Nicolas Soffray
6 juillet 2017






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