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Shades of Magic, tome 1 : Shades of Magic
Victoria E. Schwab
Lumen, roman traduit de l’anglais (USA), dark fantasy/fantastique, 504 pages, juin 2017, 15€

Plusieurs mondes existent, parallèles. Kell est un Antari, un mage du sang capable de voyager de l’un à l’autre, là où ils se superposent, comme à Londres, une cité qui existe en 4 versions. Il y a son monde, le Londres Rouge, baigné de magie. Le Gris, le nôtre, au début du XIXe, où la magie s’est presque tarie. Il y a le Blanc, monde délavé, violent, cruel, où elle est rare et recherchée. Et le Noir, où elle a tout submergé, et avec lequel tous les ponts ont été coupés, par sécurité.
Kell, fils adoptif de la famille royale, sert de messager avec les couronnes du Gris et du Blanc. Au mépris des règles, il trafique des petits objets sans importance d’un monde à l’autre. Jusqu’au jour où, à son insu, il ramène un artefact Noir dans le Londres Rouge. Attaqué sitôt arrivé, il s’enfuit dans le Gris, où, comble de poisse, il tombe sur Lila, une jeune voleuse éprise de liberté, qui lui fait les poches et vole le dangereux artefact. Sans le savoir, elle vient d’attirer sur elle des forces qui la dépassent.



Nouvelle pépite que nous offrent les éditions Lumen, sur ce fil flou de la littérature Jeunes Adultes qui satisfait grandement les adultes. En effet, si les deux protagonistes Kell et Lila ont moins de vingt ans, la dangerosité de leur aventure n’en fait pas une lecture pour âmes sensibles !

Les mondes parallèles dépeints par V.E. Schwab sont tout sauf sympathiques. Du Londres Rouge, on a bien sûr une vision positive, puisque Kell, en tant que mage Antari et membre de la famille royale, y est reconnu et respecté de tous. Mais on découvrira que le crime y existe bien, et qu’il est violemment réprimé : l’usage abusif de la magie peut conduire à son amputation, comme pour Fletcher, le trafiquant à qui le jaune mage doit son « manteau retournable ». Le Gris, c’est le nôtre, dans les années 1800-1820. Lila, qui vit plus ou moins dans la rue, hébergée sur un bateau qui prend l’eau, manque se faire violer par son logeur aviné, et elle n’aura pas le moindre scrupule à lui répondre qu’un coup de lame. Tué ou être tué, loi de la rue. Le Blanc est aux mains des jumeaux Dane, des mages violents, cruels et en partie fous : Athos torture les gens, Astrid prend possession d’eux pour en faire ses pantins. La population, assoiffée d’une magie rare, est prête à tout pour grappiller quelques gouttes de pouvoir. Quand au Noir, on en sait peu, sauf que la magie a dévoré les hommes...
Puisqu’un artefact noir est au cœur de cette histoire, c’est toute une réflexion sur la magie et la gestion du pouvoir qui sous-tend le roman : on recherche l’équilibre, la cohabitation harmonieuse sur le Rouge. La magie est partout, immanente, la majorité des gens (mais pas tous) maitrise un élément naturel, mais la pondération et l’usage utile sont la règle. Tandis que dans le Londres Blanc, on professe que la magie est une force qui doit être dominée et pliée à notre volonté. Et le trône du Londres Blanc s’obtient par la force, en renversant son prédécesseur, ce qui en dit long sur la puissance des jumeaux Dane.
Kell est un Antari, un mage du sang. Il ne manipule pas seulement les éléments, mais peut donc, en utilisant son sang, lancer des sorts beaucoup plus complexes, et passer d’un monde à l’autre. Les Antaris sont très rares, on n’en connaît qu’un seul autre, l’ombrageux et froid Holland, attaché au trône du Londres Blanc, et qui sert également d’ambassadeur royal. Mais pas seulement... Seule autre personne capable de voyager d’un Londres à l’autre, il est bien évidemment impliqué dans cette affaire, et sera un rude adversaire pour Kell, leur vision de la magie divergeant largement.

C’est une folle course qui s’engage pour Kell et Lila. Parce que la jeune fille, éprise d’aventure et de liberté, lui colle aux basques, n’ayant rien pour la retenir dans le Londres Gris. Kell parvient à l’emporter avec elle dans le Londres Rouge, où elle devra désapprendre certaines manies, comme le vol à la tire, et s’habituer aux mœurs locales. Mais plus que débrouillarde, elle s’en sort haut la main, sa gouaille et son culot comblant son ignorance, et si Kell s’inquiète pour elle, il lui devra bientôt la vie, plusieurs fois. Car contrairement au jeune mage, Lila s’est toujours battue pour survivre.
Mais cette fois, les adversaires sont nombreux : des assassins, clairement missionnés par Holland qui veut récupérer la pierre noire, mais aussi la pierre elle-même, fragment de magie pure du Londres Noir, source de pouvoir tentatrice mais également dévorante, à l’image de l’anneau unique de Sauron. Plus Kell l’emploie, plus il est contaminé, perverti par le Noir, plus la pierre s’empare de lui, échangeant puissance contre libre arbitre. Là encore, un message récurrent en fantasy et fantastique, parfaitement mis en scène.

Après la présentation de l’univers, les choses s’enchaînent vite et violemment, et il faudra avoir le cœur bien accroché, car les jumeaux Dane sont les spécialistes de la torture, physique et surtout psychologique, et tandis que l’apocalypse déclenchée par le Noir se propage, lentement mais sûrement, sans qu’on voit comment l’arrêter autrement qu’avec le plan suicidaire de Kell, la tension monte de quelques crans supplémentaires tandis que les quelques personnages secondaires auxquels on s’était attachés passent de vie à trépas. On a beau savoir que c’est un premier tome, on redoute qu’il ne reste plus grand-monde à l’issue de ces 500 pages... et pas dans le meilleur état. Victoria Schwab prend un malin plaisir à faire souffrir ses personnages, et ses lecteurs, avec des situations qui annoncent forcément des drames à plus ou moins brève échéance. Il faut une sacré dose de l’humour de Lila, assez noir, pour en désamorcer quelques-unes, car dans l’ensemble, on encaisse, dents serrées, et on croise les doigts en espérant que l’autrice soit moins cruelle que GRR Martin. C’est pas dit...

Captivant dès les premières lignes, servi par un découpage soigné et une narration fluide, « Shades of Magic » plaira aux fans d’Harry Potter devenus grands, avec son Londres Rouge vibrant d’une magie quotidienne et bienveillante, avant que la menace Noire ne déferle, mettant ce petit paradis en danger mortel, balayant toute innocence, ne laissant que la survie, la ténacité et la détermination dire qui s’en sortira ou pas.
Le duo Kell-Lila est bien équilibré, et on appréciera d’avoir une héroïne forte et impertinente qui tient la dragée haute au jeune mage, presque à lui voler la vedette. Les plus malins éventeront le pourquoi de son œil de verre, un détail important, révélé tardivement, et hélas sous-traité, ce qui est la seule chose dommage.

Un beau coup de cœur, qui détrônerait presque l’excellent « Widdershins » (beaucoup plus dark fantasy « traditionnelle ») qui avait jusque-là ma préférence chez l’éditeur.

L’ouvrage est enfin magnifique, avec une couverture signée Charlie Bowater, et prend les éléments graphiques de la VO, ces mains noires marquées par le plan de Londres, entre chaque chapitre mais aussi en relief sur la 4e.

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Comme on l’apprend sur le site de l’autrice, le 3e tome est paru, donc on espère que Lumen nous les proposera dans un avenir proche...


Titre : Shades of Magic (A Darker Shade of Magic, 2015)
Série : Shades of Magic, tome 1/3
Auteur : V. E. Schwab
Traduction de l’américain (USA) : Sarah Dali
Couverture : Charlie Bowater
Éditeur : Lumen
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 504
Format (en cm) : 23 x 14 x 4,5
Dépôt légal : juin 2017
ISBN : 9782371021167
Prix : 15 €


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Nicolas Soffray
22 juin 2017






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couverture de la VO



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