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Océans Stellaires (Les)
Loïc Henry
Scrineo, roman (France), space-opera, 409 pages, octobre 2016, 20€

L’Humanité a essaimé grâce aux Seuils, des portails sous-marins entre planètes. Luu Ly est Explo : elle parcourt les océans pour trouver de nouveaux Seuils, car les trois forces en présence (Fédération, Ligue, Empire) paient grassement, et plus encore si le passage débouche sur une planète encore inconnue et vierge. Plutôt chanceuse, à moins qu’elle n’ait un secret, elle est rejointe par l’envoûtante Yeleen et le blond Sjurd pour aller prospecter Esyepner, une planète océanique éloignée et délaissée. Le couple d’Explos espère bien profiter des talents de Luu Ly pour renflouer leurs caisses, et plus si affinités...
Stella, une ethologue rattachée à l’armée de la Fédération, se voit adjoindre Lontxo, une jeune adulte originaire d’Afal : la planète fait l’objet d’une expérimentation à grande échelle, sur toute sa jeunesse, et 12 sujets ont émergé, dotés de capacités psychiques et empathiques hors du commun. Lontxo voit les émotions en couleurs.
Quand Luu Ly découvre un Seuil vierge, l’armée débarque pour prendre possession de la planète, avant de demander à la jeune Explo de poursuivre ses recherches. Mais Zvonko, l’officier supérieur, tique sur un détail : malgré leur différence d’âge, Luu Ly et Stella semblent jumelles.
Pendant ce temps, un certain Gurloës fait route vers Hadar, la capitale de la Fédération, en se moquant bien des lois et des protocoles...



Le space-opera pouvait sembler tombé en désuétude, il n’en est rien, et le roman de Loïc Henry rappelle ses lettres de noblesse. Le lauréat du prix Imaginales des lycéens 2014 pour « Loar » signe ici une saga planétaire complexe, centrée sur une histoire de famille et ouverte sur un thème fort de la SF expansionniste : la rencontre avec l’Autre, à plusieurs niveaux.

Comme on le découvre assez vite, Luu Ly et Stella sont liées, par cette gémellité impossible. Elles sont aussi liées à ce Gurloës qui navigue avec ses filles vers Hadar, où il semble connaître du monde, et dont les notes de carnets sont en exergue de tous les courts et nombreux chapitres de ce roman. Si initialement ses interventions me semblaient relever du flash-back, il n’en est rien, tout est bien simultané.
Ce découpage en très courts chapitres (6 pages en moyenne) est à double tranchant : l’alternance des points de vue (Luu Ly, Stella, Gurloës parfois, quelques autres personnages secondaires) sur de si brèves scènes laissent souvent sur sa faim, mais c’est aussi un formidable moteur de la lecture, la recette du page-turner, qui nous pousse à lire jusqu’à retrouver cette ligne narrative pour en savoir plus, et encore un chapitre de plus sur la ligne narrative suivante, etc. Procédé aussi employé dans les séries télévisées au long cours et débordantes de personnages, comme « Game of Thrones ». Cela nous permet également de mieux ressentir l’enchaînement chronologique des événements.
Cela n’empêche pas les trous volontaires. Loïc Henry ne nous livre pas tout cela prémâché, au contraire, il passe certaines évidences sous silence, ne nous livre pas le détail de quelques heures parfois cruciales mais préfère nous révéler leur résultat et les conséquences... Tout comme ses personnages, il cultive cet art plaisant de la rétention d’information, car dans cet univers, c’est un pouvoir très puissant. Les ramifications politiques de son intrigue en sont une preuve. Très souvent, il fait appel à l’intelligence de son lecteur pour réassembler le puzzle dont il a semé les pièces avec minutie et sans hasard. Après, chacun est équipé comme il peut : il m’a fallu un bon moment pour réaliser que tous les voyages se passaient sous l’eau, et rien dans l’espace. C’était pourtant écrit sur la couverture ! Voyez comment nous sommes parfois formatés...

Parlons des Autres, également. Comme on le découvre dès le second chapitre, la confrontation avec des êtres différents sera centrale : le job d’ethologue de Stella est justement d’analyser le comportement des êtres vivants, essentiellement des humains. L’expérience d’Alfar, dont Lontxo est le produit, ouvre de nouvelles voies : il est lui-même autre, mutant, prémices d’une nouvelle humanité plus empathique. Lontxo, puis Anneke qui le rejoindra, seront donc des chaînons essentiels dans l’appréhension des créatures intelligentes (que Zvonko et Stella englobent sous le terme général de « Sentients ») découvertes au-delà d’Esyepner, sur Og Oz et les planètes suivantes.
Dans sa volonté d’expansion, la Fédération ne lance guère de pourparlers diplomatiques, préférant une colonisation musclée, et ce état de fait, caractéristique de l’Homo Sapiens, est au cœur du roman, donc je ne vous en dirai pas plus, sinon que Loïc Henry écrit une très belle et très triste Histoire parallèle, pour mieux mettre en lumière les futurs à tout jamais impossibles de notre évolution, et délivrer un faible message d’espoir, infime et fragile face aux lois naturelles.
L’Homme ne changera jamais, à quelque échelle que ce soit, malgré toutes ses bonnes intentions. L’ambition (Naroth), la violence (Sean et Jorge, deux belles ordures intouchables), la revanche, la volonté de dominer recouvre tout. Même Gurloës, sous couvert de justice, cherche une forme de vengeance.

400 pages très denses, une construction addictive et très dynamique, un fond très impressionnant, des accents de thriller, une narration toujours adaptée au rythme du moment, capable de batailles aériennes nerveuses ou de lents moments sous-marins contemplatifs, « Les Océans Stellaires » surpasse les codes du space opera pour nous emporter bien plus profondément, au seuil de ce que nous rend humains.

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L’auteur aux Imaginales 2017

Titre : Les Océans Stellaires
Auteur : Loïc Henry
Couverture : Benjamin Carré
Éditeur : Scrineo
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 409
Format (en cm) : 21 x 13,5 x 3,2
Dépôt légal : octobre 2016
ISBN : 9782367404226
Prix : 20 €



Nicolas Soffray
17 mai 2017






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