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Scorpion Rules (The), tome 2 : Prisoners of Peace
Erin Bow
Lumen, roman traduit de l’anglais (USA), dystopie, 407 pages, avril 2016, 15€

Greta s’est donc sacrifiée, non pas en donnant sa vie, mais en devenant une IA. Le conflit entre son peuple et ses voisins « réglé » par Talis, les voilà partis vers le relais des Cygnes le plus proche, puis vers les Montagnes Rouges, le QG de Talis.
Mais voilà, la route ne se passe pas comme prévue : faute de provisions suffisantes, ils doivent rencontrer des populations locales, là où l’IA a (un peu) tout rasé au canon orbital. Greta souffre, comme toute nouvelle IA, de crises d’« épluchage », lorsqu’elle revit des souvenirs particulièrement forts, que Talis doit effacer pour l’empêcher de devenir folle. Enfin, elle découvre que les Cygnes endurent rudement la possession de leur corps par les IA.
Plus loin, ils tombent dans une embuscade, menée par un Cygne et Elian, qui d’un coup de poignard bien placé, tranche le lien de Talis avec son datastore. L’IA redevient un simple humain, déconnecté du réseau mondial, piégé dans le corps de Rachel, le Cygne qu’il a possédé pour venir au Préceptorat 4.



A l’enfermement, presque un huis-clos, troublé de « The Scorpion Rules », « Prisoners of Peace » préfère les grands espaces. Le voyage chaotique dans les plaines désertiques et enneigées ne manque pas de beauté, même si notre attention est davantage captée par l’apprentissage de Greta, la découverte de l’étendue de ses pouvoirs, le deuil lent (et inexorable ?) de son humanité, à mesure que Talis la prive de son essence et ses souvenirs ou qu’elle se surprend à réfléchir froidement, puisant des données brutes dans le réseau qui fourmille à sa portée.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, le fond traite tout autant de la notion de sacrifice. On s’étonnera que Lumen n’ait pas gardé le titre original, « The Swan Riders » (« les Cygnes »), surtout pour lui préférer un autre titre anglais. Car il est bien moins questions des otages que de l’armée de Talis, ses représentants humains, exécuteurs de ses hautes œuvres comme de ses basses besognes. Et que l’un d’eux (si ce n’est plus) s’est rebellé et l’a mortellement blessé, en le coupant du réseau.

Si les otages, jeunes gens innocents, vous ont émus, que dire des Cygnes ? Souvent craints, ils ont donné leur vie aux IA, allant jusqu’à accepter de les transporter dans leur corps, s’effaçant derrière cet esprit ancien et omniscient. Greta réalise peu à peu, au contact de François-Xavier, la souffrance endurée par le porteur, et les lésions irréversibles que la possession provoque sur le cerveau de ces jeunes gens, pas plus âgés qu’elle. Mais aussi la souffrance morale des autres Cygnes, notamment le binôme du possédé, qui voit le corps de son ami(e) habité par un autre...

On peine un temps à comprendre où va l’intrigue, quel est le plan des rebelles, surtout quand un second Talis incarné vient à leur secours. Certaines ellipses dans la narration, comblées plus tard, comme un afflux d’informations déversé par le réseau, rendent quelques passages un peu nébuleux sur le moment. Puis les choses se mettent en place, nous nous dessillons en même temps que Greta, tout en nous perdant un peu dans le jeu, pas facile à suivre, des corps et des esprits qui les possèdent, de qui s’adresse à qui en regardant telle enveloppe... Le plan qui sous-tend cette histoire, très risqué et aléatoire, et parasité par des événements imprévus, révèle toute sa profondeur et son importance. Toute son humanité, le sens du devoir et du sacrifice qu’elle sous-entend.

On notera que structurellement, l’histoire passe par les mêmes étapes de peur, de souffrance, de sacrifice final. Si l’amour est aussi une composante centrale du roman, avec la présence d’Elian aux côtés de Greta, ce sentiment peut être étendu aux couples de Cygnes, et qu’il est cruel et source de souffrance, car souvent utilisé comme un levier contre ceux qui l’éprouve. Mais qu’il est aussi ce qui fait l’humain, et donc manque cruellement les IAs.

S’il a d’indéniables traits Young Adult, et met en scène des grands ados, le diptyque « The Scorpion Rules » / « Prisoners of Peace » recèle donc des thématiques fortes et les exprime violemment, sans tiédeur aucune, ne ménageant ni ses personnages ni ses lecteurs. Minimaliste dans ses décors - sa couverture y compris - et dans la description de cet avenir guère prometteur mais aux problématiques tout à fait actuelles, il nous happe à la suite de Talis, une entité à la fois froidement logique et dangereusement imprévisible, qui sera irrémédiablement changée par sa rencontre avec Greta et le changement inverse, de l’humain à la machine, qu’elle lui imposera.

Une excellente surprise, loin des dystopies faciles et vite lues.


Titre : Prisoners of Peace (The swan riders, 2016)
Série : The scorpion rules, tome 2/2
Auteur : Erin Bow
Traduction de l’anglais (USA) : Jean-Baptiste Bernet et Mathilde Montier
Couverture : Sonia Chaghatzbanian
Éditeur : Lumen
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 438
Format (en cm) : 23 x 14 x 3,7
Dépôt légal : novembre 2016
ISBN : 9782371020863
Prix : 15 €


Tome 1 : The Scorpions rules
Tome 2 : Prisoners of peace


Nicolas Soffray
24 avril 2017






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