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Trilogie steampunk (La)
Paul Di Filippo
Bragelonne, Le Mois de Cuivre, steampunk, 334 pages, février 2017, 28€

Auteur de plusieurs romans et d’une dizaine de recueils de nouvelles, Paul Di Filippo est assez peu traduit en France. Un roman (« Langues étrangères ») a été publié dans la collection « Ailleurs et demain » de Robert Laffont, et deux recueils de nouvelles, « La Trilogie steampunk » et « Pages perdues », chez J’ai Lu en 2000 et 2002. C’est cette « Trilogie steampunk », devenue quasiment introuvable, qui fait l’objet d’une réédition dans la collection « Mois de cuivre » de chez Bragelonne.



« La lumière des lampes à gaz, sifflante et vacillante, de ce confortable bureau retiré du monde, aux murs ornés de gravures, luisait sur toute l’étendue de cette invention baroque, prêtant au mécanisme une luminescence chatoyante et onctueuse. Au travers des riches tentures parant les grandes fenêtres s’infiltrait un soupçon du brouillard londonien, chargé de choléra, dont les minces volutes s’enroulaient et serpentaient comme des complots byzantins. »

On le voit à la citation ci-dessus : dès les premières lignes de la première nouvelle, “Victoria”, le ton est donné. Machine complexe, intérieurs classiques, misère et bas-fonds, intrigues complexes. Ce que ne laisse pas deviner cette entame, c’est la volonté qu’a Paul Di Filippo de dynamiter les conventions et de dénoncer les pudeurs et les conventions de l’époque victorienne en y insérant à sa manière, et toujours dissimulé sous le vernis des apparences, les penchants pour le sexe et les dévoiements des uns des autres. Aucune vulgarité, aucune facilité pourtant dans cette approche, parfaitement intégrée à une histoire qui se permet une jolie pointe de grotesque, avec le remplacement de la toute jeune reine Victoria, prétendument disparue, par une sirène-salamandre issue des manipulations génétiques du jeune William Cowperthwait. Des personnages réels, parmi lesquels William Lamb (1779-1848), deuxième comte de Melbourne et premier ministre ou l’ingénieur Isambard Kingdom Brunel (1806-1859) auteur de tant d’inventions que l’on peinerait à en faire l’inventaire ; des personnages d’arrière-plan simplement cités mais toujours authentiques, comme le savant Martin Heinrich Klaproth (1743-1817), découvreur de l’uranium ; des personnages de fiction truculents et hauts en couleur ; une science ayant évolué de manière sensiblement différente que celle que nous connaissons et une récréation historique du Londres victorien sont les ingrédients principaux de cette nouvelle tout à la fois enlevée, astucieuse et drôle.

« La tête, soutenue par un cou épais comme l’une des colonnes corinthiennes de l’église centrale congrégationniste de Winter Street, monta, monta dans le ciel nocturne, se dressant aussi haut qu’un clocher. »

Même sens du grotesque mêlé à la réalité historique pour “Des Hottentotes” qui met en scène comme personnage principal l’immense naturaliste américain d’origine suisse Louis Agassiz (1807-1873), qui reste dans l’histoire des sciences comme un des derniers zoologistes à avoir récusé les théories Darwiniennes. Dans ce récit lui aussi enlevé, une course-poursuite dont l’enjeu n’est autre qu’une relique anatomique de la très célèbre Vénus Hottentote qui défraya la chronique à l’époque, relique dérobée par un sorcier africain qui la considérerait comme un fétiche, ce n’est pas seulement le refus du darwinisme classique qui est abordé, mais aussi – le récit se passe aux États-Unis – celui du darwinisme social avec l’émergence des premières thèses marxistes. L’on voit donc, à travers moult péripéties, s’affronter des personnages progressistes – l’intelligence des femmes, l’égalité des sexes, ou les mariages interraciaux étant également abordés – et des individus figés autour des conventions et racismes ordinaires, dans une quête autour d’une relique anatomique dérobée par un sorcier persuadé – peut-être pas tout à fait à tort – qu’il s’agit d’un fétiche aux pouvoirs fabuleux. Un récit très soigné sur le plan historique, notamment en ce qui concerne la carrière et l’environnement scientifique d’Agassiz, mais qui fait intervenir d’autres personnages connus comme Herman Melville ou Eliphas Levi, et offre en prime une fin lovecraftienne.

« Mesdames et Messieurs, vous avez le privilège d’assister aujourd’hui à l’aube d’une ère nouvelle, une ère dans laquelle un vrai voyage entre le royaume des vivants et le royaume des morts inaugurera l’âge d’or de la théologie scientifique. »

Moins grotesque, moins trépidant, plus feutré, “Walt et Emily” s’adresse plus aux lecteurs de textes classiques et aux connaisseurs de ces deux fameux poètes, Emily Dickinson (1830-1886) et Walt Whitman (1819-1892). En imaginant entre la recluse Emily Dickinson et le très vivant Walt Whitman une idylle avortée, impossible, c’est aussi la rencontre impossible entre le monde des morts (grande obsession d’Emily Dickinson) et celui des vivants que Paul Di Filippo cherche à mettre en scène. Dans la grande vogue des traditions occultes d’alors, et avec l’aide du grand savant William Crookes (1832-1919), pionnier de l’électricité mais aussi grand fervent des théories spirites, c’est dans la demeure des Dickinson, à Amherst, que tous s’apprêtent à franchir le Styx : “Le petit salon nous sert de quartier général, où nous dresserons les plans de l’assaut que nous allons donner à l’au-delà.” Epipsychidons, idéoplasmes, fluides occultes, fioles électrospirites, et pour finir construction d’un navire destiné à voguer vers l’au-delà – un navire que Di Filippo imagine mû par la force de l’électricité ou celle d’autruches arpentant des trépigneuses – seule Emily Dickinson n’est pas tout à fait dupe, dénonçant un « fatras de science et de mystère » et démasquant les inévitables médiums-escrocs mêlés à l’affaire. Pourtant, tous vogueront bel et bien vers le royaume des morts, un voyage réel ou rêvé auquel se rattache l’ambiguité propre au fantastique. Une très belle nouvelle, également très documentée, qui vient clore le volume sur une note éminemment littéraire.

Dans son essai intitulé « Steampunk ! », Etienne Barillier expliquait que le steampunk, de mouvement littéraire, était devenu une esthétique et une mode. C’est parce qu’il est devenu en effet une mode, et que tout un chacun, sans forcément beaucoup de goût, a cru pouvoir se l’approprier, parce qu’en littérature même on a vu apparaître des auteurs se mettant par effet de vogue à « faire du steampunk » comme ils se seraient mis à faire du thriller, de la fantasy, du space-op ou tout autre genre littéraire, sans classe, sans culture, sans talent, qu’il faut revenir aux fondamentaux du genre. On connaît l’histoire, les grands textes qui, sans doute involontairement, ont fondé le genre, « Les Voies d’Anubis » de Tim Powers (1983), « Machines infernales » de K.W. Jeter (1987), et la série des aventures de Langdon St Ives par James Blaylock, commencées en 1986 avec « Homunculus », poursuivie en 1992 avec « Lord Kelvin’s machine », puis avec d’autres volumes qui n’ont pas tous été traduits. C’est sur ces grands textes que Paul Di Filippo prend directement modèle en 1995 avec sa « Trilogie steampunk » et cela se sent. Pas de camelote, pas de dilution, pas de zeppelins ou de rouages placés là uniquement pour « faire steampunk » mais, dans ces trois récits, une véritable intégration des gènes de genre. Un steampunk victorien, lettré, imagé mais également fin, un auteur qui n’en rajoute pas sauf parfois dans le grotesque, pour des aventures sans temps mort et pleines d’humour. Une belle réédition avec inserts dorés sur la couverture, la tranche également dorée et un élégant design intérieur dû à Adèle Silly. Reste à espérer que les éditions Bragelonne ne s’arrêteront pas là et rééditeront également les « Pages perdues » de l’auteur, autre recueil de tonalité steampunk, neuf nouvelles se passant des années vingt aux années soixante et où l’on voit, entre autres, un certain Franz Kafka, alias le Choucas, sous forme de justicier masqué.


Titre : La Trilogie steampunk (The Steampunk Trilogy, 1995)
Auteur : Paul Di Filippo
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Monique Lebailly
Couverture : Adèle Silly
Éditeur : Bragelonne
Site Internet : page roman (site éditeur)(édition originale : J’ai Lu, 2000)
Pages : 334
Format (en cm) : 15 x 23,6
Dépôt légal : février 2017
ISBN : 9791028102425
Prix : 28 €



Un peu de steampunk sur la Yozone :

- « Steampunk ! » par Etienne Barillier
- « Le Manuel steampunk » par Jeff VanderMeer
- « L’Empire électrique » par Victor Fleury
- « Anno Dracula » par Kim Newman
- « Dracula cha cha cha » par Kim Newman
- « Moriarty » par Kim Newman
- « Mycroft Holmes » par Abdul Jabbar


Hilaire Alrune
15 mai 2017






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