YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




J.R.R Tolkien, auteur du siècle
T.A. Shippey
Bragelonne, Essais, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), 488 pages, novembre 2016, 22€


Il est important de noter en guise d’introduction que cet essai a été publié en langue originale en 2000, c’est-à-dire avant la déferlante des longs métrages de Peter Jackson. C’est dire qu’un tel ouvrage réjouira les puristes de l’auteur, ceux qui, bien avant l’effet de mode, constituaient un lectorat discret et constant depuis près d’un demi-siècle. Un ouvrage pas ou peu déséquilibré par les contraintes du succès, donc, puisqu’il est divisé pour l’essentiel en six parties respectivement consacrées au « Hobbit », au « Seigneur des anneaux » (trois sections), au « Silmarillion », et enfin aux œuvres plus courtes.

Cet essai est particulier dans la mesure où il mêle deux tonalités distinctes : d’une part une tonalité universitaire, érudite et passionnante, d’autre part une tonalité exégétique, quasiment fanique, qui entraîne l’auteur à des discours ou à des assertions discutables. Ainsi, ouvrir le volume sur une phrase grandiloquente telle que « Le fantastique a été le mode littéraire du XXème siècle » prête à sourire : même si l’auteur argumente, on pourra trouver autant sinon plus d’arguments pour le polar, la biographie, le thriller, la prose poétique, la littérature sentimentale, les livres pour enfants, les ouvrages scientifiques ou tout autre type de publication. Encore ne parlons-nous pas de science-fiction puisque quelques pages plus loin l’auteur estime que le fantastique regroupe « allégorie, parabole, conte de fées, horreur, science-fiction, histoires de fantômes et romance médiévale ». Nous passerons donc rapidement sur de telles approximations, surprenantes dès l’introduction, nous passerons de même sur la longue postface, « Suiveurs et critiques », dans laquelle Shippey se gausse, avec une certaine facilité, de ceux qui n’ont pas apprécié ou pas su anticiper le succès de Tolkien : un chapitre qui nous apparaît de peu d’intérêt dans la mesure où l’on peut trouver, après coup, et pour tout auteur (ou plus globalement tout artiste) qui a suscité l’engouement, des critiques ayant avancé initialement des raisons – pas forcément dénuées de logique ni de pertinence – pour lesquelles, selon eux, l’œuvre à laquelle ils s’intéressaient n’avait pas d’avenir.

« Un des candidats avait eu la bonté de laisser une page blanche (la meilleure chose qui puisse arriver à un examinateur) et j’ai écrit dessus : dans un trou vivait un hobbit. Un nom fait toujours naître une histoire dans ma tête. Puis je pensai qu’il vaudrait mieux que je sache comment les hobbits étaient faits. Mais ce n’était là que le début. »

Nous nous intéresserons donc beaucoup plus au corps même du volume, qui est le plus souvent d’une autre tenue. Le chapitre consacré au « Hobbit », “Réinventer la Terre du Milieu”, apparaît passionnant. Philologie, étude des anachronismes, recherche des sources anciennes, souvent en vieux norrois, auxquelles Tolkien se nourrit et dont il rapporte vocables, idées, et même énigmes intéresseront tout lecteur. Shippey essaie en outre de répondre à une question cruciale : d’où viennent donc les hobbits, d’où vient l’idée même des hobbits ? Une longue et très érudite réponse – quant à l’anecdote qui veut que le hobbit soit né sur une copie d’étudiant, il est difficile de ne pas considérer qu’elle est presque trop belle pour être vraie.

« Lorsqu’il fut publié en 1954-1955, le Seigneur des Anneaux était clairement une aberration, une mutation, une œuvre inclassable, seule dans sa catégorie. »

Ceux qui n’ont jamais lu Tolkien – mais ceux qui ont vu les films sans lire les livres iront-ils lire cet essai ? – apprendront, ce que savent déjà tous ses authentiques lecteurs, que le « Seigneur des Anneaux » n’a jamais été une trilogie, puisqu’il est composé de six livres qui n’ont été rassemblées deux à deux que par contrainte commerciale, et que la vogue immense des trilogies imitatives ne repose guère que sur une ignorance fondamentale combinée à l’appât du gain. Dans la partie intitulée “Cartographier une histoire”, on retrouve, avec la même érudition, des notions de philologie et des recherches de sources anciennes, mais aussi d’intéressants parallèles entre la topographie fictive et l’environnement réel de Tolkien. Shippey s’intéresse également aux structures narratives entrelacées et aux errements de Tolkien qui, lorsqu’il écrivit le début du « Seigneur des anneaux », ne savait pas du tout où il allait, éprouvait des difficultés à positionner ses personnages (qui, au fil des versions successives, étaient tantôt avec et tantôt contre les hobbits), et qui se traduisent par les longueurs que les lecteurs connaissent bien.

Dans la partie suivante, “Conceptions du mal”, l’auteur s’intéresse à la transformation de la quête (trouver quelque chose) en anti-quête (atteindre le lointain Orordruin, les Crevasses du Destin, seul endroit où l’anneau peut être détruit), rendue nécessaire certes par l’influence maléfique de l’objet, mais aussi, peut-être, par la fragilité constitutive des êtres pensants au mal. Évoquant William Golding,George Orwell, Kurt Vonnegut ou T.H. White, Shippey contextualise le « Seigneur des Anneaux » dans sa période historique, l’après Seconde Guerre Mondiale où « de nombreux auteurs étaient obsédés par le sujet du mal, et en ont produit des images uniques et originales. » Mal inné, constitutif, mal acquis, mal addictif ou purement induit par l’anneau, tentation ou possession, un mal auquel Shippey oppose les « forces positives » que sont courage et chance. Mythe, allégorie, influences anciennes, ou récentes, Milton, Shakespeare, ou saga de Beowulf et bien d’autres, moments mythiques de l’œuvre : intitulé “La Dimension mythique”, le troisième chapitre consacré au « Seigneur des Anneaux », s’il ne trahit pas son titre, ne néglige pas non plus, loin s’en faut, les parallèles avec la Seconde Guerre Mondiale.

« Et malgré tout le tact de Stanley Unwin en 1937, il est peu probable qu’il aurait jamais été publié sous quelque forme que ce soit, et encore moins sous ses nombreuses formes, sans le succès préalable du Seigneur des Anneaux. »

Moins connu et moins lu que les romans précédemment cités, le « Silmarillion » est pourtant bien loin d’apparaître comme un ouvrage secondaire. Dans le chapitre intitulé “Le Silmarillion, l’œuvre de son cœur”, Shippey rappelle que Tolkien lui aura consacré plus de temps qu’au « Hobbit » et au « Seigneur des Anneaux ». Commencé dès 1913, cet ouvrage passionnant pour Tolkien, ennuyeux pour la plupart des lecteurs (certains l’ont comparé à un « annuaire téléphonique en elfique »), reste en effet une œuvre à part que l’on pourrait définir comme un traité d’histoire et de mythologie imaginaires. La quarantaine de pages que lui consacre Shippey souligne abondamment sa richesse, et pourra être lue avec bonheur par ceux qui n’auront pas l’obstination nécessaire à la lecture complète du « Silmarillion ». Moins passionnant parce que plus descriptif, le dernier chapitre « Les œuvres courtes : doutes, fictions et autobiographies » a au moins le mérite de répondre à une question que le lecteur, au vu de la production non universitaire de Tolkien, n’a pu manquer de se poser : comment se fait-il qu’il n’ait pas eu d’ennuis pour conserver sa chaire à Oxford en consacrant ostensiblement tant de temps à d’autres activités ?

Aspects biographiques, donc, mais surtout érudition permanente pour cet essai agrémenté, comme il se doit, d’un index fourni et de nombreuses références bibliographiques. Malgré nos réserves sur quelques affirmations péremptoires de l’introduction, le corps de l’ouvrage mérite assurément la lecture. Les amateurs des œuvres de Tolkien – ils sont nombreux – ne manqueront pas se de passionner pour ces développements savants et ces très belles mises en perspectives.
_________________________________

Titre : J.R.R. Tolkien, auteur du siècle (J.R.R. Tolkien, Author of the Century, 2000)
Auteur : Thomas Alan Shippey
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Aurélie Brémont
Couverture : CSU Archives / Bridgeman Images
Éditeur : Bragelonne
Collection : Bragelonne Essais
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 488
Format (en cm) : 14,3 x 21,4
Dépôt légal : novembre 2016
ISBN : 9791028101381
Prix : 22 €


Hilaire Alrune
11 avril 2017






JPEG - 31.2 ko



WebAnalytics