YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




Didier Cottier : sculpteur de l’imaginaire
Le sculpteur français doublement primé lors de la dernière Worldcon
Utopiales 2005 : les rencontres

Étonnés de constater qu’il existe encore des gens qui ne connaissent ni Didier Cottier ni ses étonnantes sculptures, même après son succès à la Worldcon de Glasgow, nous avons demandé à l’artiste, croisé dans le public des Utopiales 2005 de nous parler de lui, de son travail, de son aventure à la convention mondiale.

Une entrevue commencée avec un homme discret effacé, qui, peu à peu, a laissé place à un personnage passionné, façonnant des mains, l’air entre lui et nous.



Une de mes idées premières était de réaliser une passerelle entre l’art contemporain et la science-fiction
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Interview Yozone Cottier
Photo © Véro

Ketty Steward : Didier Cottier, vous avez été doublement primé à convention mondiale de Glasgow... De quels prix s’agit-il ?

Didier Cottier : Sur les conventions mondiales il y a toujours un grand forum d’artistes, « Artshow » reconduit annuellement... Là, plusieurs distinctions sont attribuées aux artistes, par catégories, suivant les genres et cette année, j’ai eu l’extrême joie, l’immense honneur de recevoir deux distinctions magnifiques. Une pour le travail tridimensionnel, et le prix du Best in show, qui retient des œuvres présentées dans le couloir public. Donc c’est merveilleux. Une reconnaissance du milieu...

KS : Est-ce votre premier prix ?

DC : Je crois que symboliquement, c’est vraiment Le premier et, je n’en attends guère plus. D’ailleurs je n’en attendais pas vraiment. Un peu de reconnaissance sous quelque forme que ce soit part, mais...

KS : Pour avoir un prix comme ça, la carrière derrière c’est quoi, combien de temps pour arriver à ça ?

DC : Bien moi, je suis un escargot, je suis quelqu’un de très très lent, j’ai une démarche qui peut-être... en fait, j’ai tout fait pour qu’elle soit très lente. J’ai mis la barre très très haut dès le début sachant que mon idée, une de mes idées premières était de réaliser une passerelle entre l’art contemporain et la science-fiction, tout en essayant de produire une œuvre extrêmement originale.

KS : Et ça a commencé quand ? Combien d’années de carrière ?

DC : Là on en est à... on va dire 27 ans.

KS : Et c’est d’abord la science-fiction, dès le départ ?

DC : Oui, de toute manière. La science-fiction m’a toujours fait rêver, je baigne dedans, mon imaginaire est dans ce camp-là, depuis toujours. Et un concours de circonstances a fait que je me suis retrouvé dans une aventure sur la matière très très tôt et le choix s’est fait instantanément. Et après, j’ai réglé le problème identitaire très très vite, pour pouvoir développer quelque chose de personnel... un rêve.

KS : Si on veut devenir Didier Cottier, quelle formation doit-on suivre ?

DC : Chercher l’humain, travailler, travailler, travailler... Ne jamais oublier, ne jamais avoir la mémoire courte.

KS : Vous faites du dessin, de la 3 D... quoi d’autre... parlez-nous un peu de votre façon de travailler.

DC : Mon travail, si vous voulez, c’est tellement graduel, c’est... Quand je parlais de cette passerelle entre le contemporain et la SF, je travaille tous les matériaux, y a des tas de strates dans mon boulot. Je me suis intéressé aux écoles du 20ème siècle...
Grosso modo, on va dire que c’est un regard sur, ce qu’il y a eu, focalisé à peu près sur les écoles du 20ème que j’essaie de prolonger à ma façon, sans les oublier. On peut encore bosser avec des méthodes, très puristes, mais on n’a pas tout dit sur la science-fiction, le progrès... J’ai du mal à parler...

KS : Est-ce que l’informatique trouve sa place dans votre travail ?

DC : Elle en a une à plusieurs degrés, déjà au niveau de l’objet. Je fais intervenir l’objet dans mon travail. En ce qui concerne l’objet, j’utilise essentiellement tous les objets qui ont un lien avec les technologies de l’information que j’essaie de recontextualiser par rapport à aujourd’hui et à demain. Et une des question, enfin, une des réponses surtout qu’on trouve dans mon travail c’est que je me situe hors de cette idée de l’art à dire « qui sommes nous ? où allons nous ? d’où on vient ». L’art que je fais aujourd’hui, pour moi la vocation de l’art, c’est vraiment : « qu’est-ce qui restera, que restera-t-il de nous ? »

KS : De nous... humains ?

DC : De nous ! Je crois que l’art, il est plus dans cette interrogation que dans les écoles.

KS : Quand on regarde votre travail, il est globalement sombre. Est-ce que la réponse c’est : « pas beaucoup d’espoir » ?

DC : Pas beaucoup, mais si on regarde bien, c’est un travail différent qui a des couches géologiques tellement nombreuses, qu’on peut quand même trouver quelque espérance. Maintenant, j’essaie de décliner ça, toujours vers cet espoir, toujours sous cet angle là.

Quand on voit un de mes tableaux, c’est un hypertexte.
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Les Retrouvailles- détail
Photo © Still Crazy

KS : Pour revenir au sujet du prix... qu’est-ce que ça fait ? Dans votre façon de travailler maintenant, est-ce que ça change quelque chose ? L’avant prix et l’après prix...

DC : Bien sûr ça change... (Long silence et regard perdu dans le lointain)

KS : A quel niveau ? Est-ce que c’est le regard des autres qui va changer ? D’autres horizons qui vont s’ouvrir ? Est-ce que les propositions vont être différentes ou plus nombreuses ?

DC : Bien sûr, ça, ça a changé... ça démultiplie... En fait, je suis un travailleur. Dans mon milieu, je suis quelqu’un qui bosse, qui bosse, qui bosse. Qui cherche. Un autodidacte complet. Mais j’ai eu la chance de rencontrer un monde de gens très éclairés qui m’ont toujours soutenu parce qu’ils ont pensé que j’avais une voix dissidente et qui ont fait en sorte qu’elle puisse se faire entendre. C’est pour ça que je me suis toujours épanoui dans ce monde-là. C’est très important. Et ce monde-là, je tiens à y rester pour mieux lui renvoyer l’écho de ce qu’il m’a offert.

KS : Ce monde-là, c’est.. le fandom SF ?

DC : Le fandom SF, principalement, bien sûr.

KS : Est-ce que leur approche de votre œuvre a changé ?

DC : Elle s’affine, mais parce que moi aussi, je m’affine. Et puis je pense aussi que mon travail trouve sa place enfin dans l’époque. De par ma façon d’avoir considéré l’objet, ce lien à la matière. On est à une époque où tout se rencontre. Et le travail fouillé comme je le propose, je veux dire, quand on voit un de mes tableaux, c’est un hypertexte. On clique à un endroit, on a une approche, on clique à un autre endroit, on en a une autre, et après on trouve un cheminement, et on a une image globale.

La roue tourne donc maintenant, on risque de me voir très très souvent.

KS : J’ai entendu parler d’un projet de site internet où il serait possible de voir ce que vous faites.

DC : Alors là, avant le printemps 2006, on pourra trouver de l’image, même savoir me reconnaître visuellement.

KS : Et d’autres projets ?

DC : Il y a un artbook en préparation pour le printemps 2006, deux autres petits bouquins, plus légers mais tout aussi graves. Et pour ce qui est des manifestations de science-fiction, je compte aller à la convention britannique, au printemps prochain et puis les manifestations françaises, en off ou en invité, je ne sais pas encore.

KS : Et vous fréquentez toutes les manifestations SF en France ?

DC : J’aimerais. Mais la vie étant ce qu’elle est, parfois, elle nous empêche de faire ce qu’on veut. Je viens de passer quelques années un peu sombres, un peu tristes et... Eh bien les choses changent. La roue tourne donc maintenant, on risque de me voir très très souvent.

KS : La fin de la tristesse risque de laisser des traces dans votre œuvre...

Moi je parle des autres, j’ai pas envie de parler de Didier Cottier.
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Les Retrouvailles : Best in Show & Popular Choice Best 3 D
Photo © Bertrand Teyssier

DC : Oui. Bien que... Un artiste, soit il fait un autoportrait, soit il crée une œuvre qui ne le concerne pas finalement. Il y a sa patte, il y a son esthétique parce qu’il est un médium lui-même, mais, moi je parle des autres, j’ai pas envie de parler de Didier Cottier. La seule façon qu’on ait de me rencontrer, de comprendre mon travail, c’est d’avoir compris ça. Si on a compris que j’ai réussi à franchir ce seuil-là, par rapport à mon boulot, là on peut commencer à le lire. Mais si on cherche...

KS : Si on cherche le nombril de Didier Cottier...

DC : (rires) Vous ne trouverez pas. Vous ne trouverez pas le nombril, non. Vous trouverez peut-être un petit morceau de cœur... C’est pareil, je cherche le cœur de la galaxie de l’humain, ce qu’il en reste, ce qu’il en restera. Et je fais en sorte qu’il en reste quelque chose.

KS : Et les Utopiales, cette année, une manifestation comme celle-ci où il y a ces gens qui vous ont soutenu, qui vous ont porté, qu’est-ce que ça représente dans votre travail ?

DC : Moi, ça me donne énormément envie de travailler. Je me dis qu’il va falloir redoubler d’efforts, Il va me falloir des journées de 36 heures. Je l’ai dit, je suis un escargot. J’ai une manière de travailler qui nécessite déjà un investissement en temps, très très lourd, objet par objet, ce qui fait que j’ai une collection, qui est très peu vaste, finalement, en quantité, bien entendu, mais c’est un passage obligé. Pour moi, le moindre travail se chiffre en centaines d’heures. Maintenant j’entre dans un cycle où, une certaine forme de maîtrise étant là, effectivement, je peux travailler sur des choses auxquelles je tenais depuis longtemps, beaucoup plus vite, et puis avoir une autre partie de mon temps pour aller vers d’autres formes de recherche, avec plus de tranquillité.

KS : De baigner dans une ambiance comme celle d’aujourd’hui, aux Utopiales où, en art graphique, on a pas mal d’expositions un peu partout, est-ce que ça vous donne de nouvelles idées ? Est-ce que vous vous inspirez du travail des autres ?

DC : Très très peu. j’ai toujours fui l’image justement. D’abord quand je viens là, quand je suis sur un salon, j’aime l’art, j’aime les œuvres, donc je vais voir. Je regarde. Mais autant que faire se peut, quand je rentre à la maison, je fuis toute forme d’image, parce que de toute façon, j’ai besoin d’avoir l’esprit complètement libre ; et c’est ailleurs. C’est pas ici que je viens chercher des idées. Ce qui passe dans ma main ne fait que passer. Je le conçois vraiment comme ça.

KS : Inutile alors de vous poser des questions sur vos influences...

DC : Eh bien il y en a. Mais elles sont multiples. J’aime autant le surréalisme que Jérôme Bosch, évidemment, c’est un fait... quand on connaît un peu mon travail, il y a forcément des choses à retrouver.

KS : Ce festival, c’est aussi l’occasion d’avoir de nouvelles propositions ?

DC : Oui bien sûr, et il y en a !

KS : Ah ? et on peut en savoir plus ?

DC : Pas tout de suite. Je ne veux pas m’engager...

Plus tu as nourri l’objet, plus au niveau du spectateur, ça va aller loin.

DC : Mais il y a un truc qui est vachement important, c’est que dans mon travail, j’ai une œuvre, elle est ce qu’elle est, mais je suis quelqu’un qui va à fond dans la matière. Depuis toujours, je m’enfonce, je m’enfonce, je m’enfonce, elle vient me chercher. Et elle vous prend. Et pour moi, c’est un dialogue permanent. Donc le seul moment où je suis vivant, où j’existe en tant qu’individu, c’est le moment où je vais me positionner dans le présent. Je vais dire : « Maintenant on arrête de jouer, je pose une œuvre dans le temps et dans l’espace. Je signe. » C’est Le moment où j’existe. Dans cette relation. Pour le reste, le voyage est beaucoup plus fou qu’on l’imagine.

KS : Quand on vous entend parler comme ça, on dirait que vous n’êtes pas responsable de ce que vous faites. C’est un Esprit qui vous saisit et vous pousse à créer telle ou telle œuvre...

DC : Ma responsabilité c’est que, bien sûr, j’ai un imaginaire qui m’est propre, mais j’irais presque jusqu’à dire que la matière a son propre imaginaire. Et, en ayant un peu cette approche, ce dialogue, il y a ce que la matière va, elle, donner, y a aussi mon regard sur l’autre, sur l’alentour, sur cette matière, ce fonds commun. Plus, je vais raisonner mon propre imaginaire, plus la matière, plus ce fonds commun lui aussi va ressortir. Je crois que plus on raisonne son imaginaire, plus on pense son imaginaire, plus on le rationalise quelque part, plus on l’étaie, plus celui du spectateur, une fois en face, sera épanoui. Il ira encore beaucoup plus loin ! Vous voyez ce que je veux dire ?

KS : En tous cas, ce n’est pas de l’art brut !

DC : C’est ça. Et c’est très marrant. Ce que je dis, c’est qu’il y a un regard sur les écoles, et à la limite je trouve des passerelles, j’essaie de faire des passerelles. Mais effectivement, c’est un boulot qui n’est pas facile d’accès.
On peut passer devant, et se dire « c’est quoi ? » et puis on repasse une fois, deux fois, et là, ça peut accrocher. Je n’ai pas pour idée d’avoir une œuvre facile. Mais j’en parle assez mal aujourd’hui.
Cette idée de bien penser, de bien travailler sur son propre imaginaire, c’est un truc auquel je crois vraiment. Plus tu as nourri l’objet, plus au niveau du spectateur, ça va aller loin. Mais ça c’est du boulot. C’est terrible, parce qu’il faut bosser. Et des artistes qui bossent, y en a ! J’en vois, rarement, parce que c’est éreintant, c’est difficile. Mais ceux qui arrivent à faire cet effort, en général se démarquent. Je ne dis pas que le travail des autres c’est... je ne peux pas être aussi direct, mais, il y a des empreintes plus lourdes quand on intègre ce type de cheminement. Et on se reconnaît !
Même s’il faut 20 ans, 25 ans, c’est pas le souci. Même en menant la plus modeste des existences... C’est un chemin difficile. Après, si ça s’arrange un peu, tu reçois des prix, des choses comme ça et ça t’aide. On peut se dire « oui, finalement, j’suis pas si mal que ça... »

Moi, je ne me contente pas des représentations.
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Cottier 2003
Photo © Yann Minh

Véro : Une petite question... je vous entendais parler de l’image. Moi la littérature SF, je n’y connais pas grand chose, je suis plutôt branchée SF télé, mais j’ai l’impression quelque part, que l’image est une façon de brider l’imagination... Elle limiterait l’imagination par rapport à l’écrit qui le développe mieux. C’est l’image, au delà du mot, l’image dans la tête du lecteur, c’est son image à lui...

DC : Je comprends. Mais l’image, ça peut se décliner, de mon point de vue, de deux manières.Particulièrement dans le monde virtuel dans lequel on est en train d’entrer, il y a deux regards sur les choses. Soit on dit, c’est une représentation, soit c’est une vision. On n’est plus du tout dans le même champ. Moi, je ne me contente pas des représentations. Quand je rencontre quelqu’un, j’essaie de ne pas en avoir une simple représentation. Je ne dis pas que j’y arrive, mais c’est ce rapport-là que je cherche.
Et quand je cherche un objet, je me dis « c’est la matière qui file » et on ne se fait aucune concession, il n’y a aucun acte gratuit parce que ce qu’on veut ce n’est pas une représentation, c’est quelque chose qui va au plus juste, c’est une extrême justesse en tout point, et ça c’est très difficile. Et là l’image n’est plus du tout la même.

KS : Vous parlez de votre art, de visions, pourtant, quand on entend ces idées d’extrême justesse, c’est assez troublant. Ce discours s’apparente à celui d’auteurs de Hard Science, sur la réalité, sur la rigueur indispensable à une description du possible...

DC : Eh bien, j’aime particulièrement la Hard Science, bien que n’ayant aucune formation scientifique, bien qu’ayant du mal moi-même à en parler parce que je n’ai pas de formation universitaire. J’ai donc un problème d’oralité flagrant, ce qui ne veut pas dire que je n’arrive pas à l’exprimer de temps à autre.

KS : Pourtant, on ne peut pas dire que vos créatures soient marquées par cette volonté de dépeindre une réalité lisse, qui se manifeste souvent dans ce qui se donne pour scientifique...

DC : Lisse, de moins en moins. Et je pense qu’il y a des lectures que je n’arrive pas encore, moi-même à faire de mon travail, mais qui, d’ici peu feront sens. Mais ça reste une vision. Pour avoir beaucoup travaillé sur moi-même - une année d’enfermement quasi-quotidien ça vous aide à faire certaines choses - mais l’avantage c’est que j’ai des outils, j’ai ce qu’il faut pour avoir le monde dans mes bras, c’est merveilleux. Je peux voir.

KS : Un artiste, donc, c’est un œil...

DC : C’est peut-être ça !

KS : Vous parliez de médium...

DC : ...Oui, qui peut voir autrement, mais avec une forme de lucidité. Mais je ne crois pas du tout à la grande mission, etc. Il y a des états des lieux, qui peuvent aussi se faire par ce biais-là. C’est très éphémère. Mais, si ça peut faire sens... je préfère le mot « passeur » à celui de « créateur ».

KS : Merci de tout ce temps que vous avez accordé à la yozone et aux yonautes...

DC : C’est un plaisir ! Ce qui est dommage c’est que je suis plus à l’aise pour en parler, quand je suis devant mon travail. Mais, on fera ça la prochaine fois !

KS : Rendez-vous pris !

Réalisé le 13 novembre 2005 - Bar de Mme Spock, Utopiales 2005 à la Cité des Congrès de Nantes.


Ketty Steward
3 décembre 2005






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Créatures de Didier Cottier
Photo © Yann Minh



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