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The City & The City
China Miéville
Fleuve Noir, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), policier / anticipation, 390 pages, octobre 2011, 20€

Si l’on parle depuis quelques années de littérature interstitielle, de littérature de fusion, de croisée des genres et de carrefours littéraires, nul encore n’avait eu l’idée de pratiquer cet art sous forme d’une topographie réelle et pourtant inconcevable, à savoir une entité indéfinissable constituée de deux cités distinctes, et pourtant inexplicablement et étroitement intriquées. Évoquant à des degrés divers des cités duales comme Berlin ou Jérusalem, solidement ancrées dans le monde contemporain, les cités de Besźel et d’Ul Qoma conservent encore bien des mystères. Tout ce que l’on sait est qu’il s’est passé quelque chose deux mille ans plus tôt, mais l’on ignore toujours si la situation actuelle résulte d’une scission ou d’une convergence, et les archéologues retrouvent dans les sous-sols des vestiges étroitement mêlés d’époques différentes. Sous le signe fortement marqué du roman noir, un jeu étrange sur le topos, une fantaisie politique et une fable humaine.



« Rien n’est aussi immobile que les morts »

Tyador Borlù, inspecteur à Besźel, enquête sur l’assassinat d’une jeune femme dont tout laisse penser qu’elle ne devrait pas être là. Elle menait en effet des recherches d’histoire et d’archéologie à Ul Qoma, ville contigüe et pourtant aussi étrangère que si elle n’avait pas réellement d’existence. À Besźel, en effet, il est interdit de simplement percevoir la ville d’Ul Qoma, même – et surtout – quand on l’a sous les yeux. Quant à ceux qui commettent l’irréparable, à savoir franchir illégalement la frontière immatérielle entre les deux villes, leur sort est instantanément scellé : si rapides que l’on peut à peine les entrevoir, les agents de la Rupture, entité omnisciente et omnipotente dotée de pouvoirs quasiment surnaturels, viennent aussitôt s’en emparer – et nul ne les revoit jamais.

« Aucune théologie n’est si désespérée qu’elle n’existe. A Besźel une secte adore la Rupture »

De cette séparation aberrante découlent bien des difficultés pratiques, une schizophrénie permanente révélée par un vocabulaire spécifique : confrontés, sur l’impalpable frontière séparant les deux villes, à Ul Qoma que l’on ne saurait percevoir, les habitants de Beszel pratiquent « l’évision », « inouïssent », ignorent les » insentis », « dé-notent », et se détournent des « protubs ». Quant au terme « brutopiquement », seul le lecteur familiarisé avec les notions précédentes pourra le saisir. Tout ceci explique qu’il soit difficile pour les visiteurs étrangers de venir à Beszel : un long stage préalable de familiarisation et d’acquisition des bons réflexes leur permettra – peut-être – de s’y déplacer sans commettre l’irréparable.

Il est possible de traverser entre les deux villes, l’Unicipe, un vaste carrefour grâce auquel les citoyens pourvus d’un permis peuvent passer d’une ville à l’autre et percevoir en toute légalité ce dont ils n’avaient pas le droit de simplement prendre conscience avant d’avoir franchi la frontière. Tout reposerait donc en principe sur cette situation rendue plus complexe encore par l’existence de zones tramées, rues appartenant aux deux cités à la fois et zones de circulation communes où le conducteur ne doit tenir compte des véhicules de l’autre ville qu’en faisant semblant de ne pas les voir, si d’autres territoires encore, réels ou simplement mythiques, ne venaient s’en mêler. La Rupture tout d’abord, dont on se demande si elle ne constitue pas une sorte de ville dans les villes, puisque nul ne sait d’où viennent ses agents ni où vont ceux qu’ils enlèvent. Orciny ensuite, une troisième ville totalement interstitielle dont il ne convient guère de parler : la carrière des universitaires qui ont soutenu la thèse de son existence s’est trouvée irrémédiablement brisée, et l’on se demande si la victime, qui elle aussi avait prêté foi à ce territoire cryptique, n’a pas été tuée pour cette raison.

On s’en doute : l’inspecteur Borlù franchira légalement la frontière et ira enquêter à Ul Qoma. Rapidement, tout devient plus complexe encore : une amie de la victime disparaît elle aussi, d’étranges vols archéologiques sont mis en évidence, des factions inattendues entrent dans la danse. En multipliant les implications somme toute logiques, mais souvent inattendues de son concept de base, China Miéville parvient à maintenir l’attention tout au long de cette enquête unique en son genre, et à faire oublier sa singularité assez peu vraisemblable.

Si l’auteur parvient donc à exploiter avec adresse son postulat de base, usant de ses multiples corollaires à la fois pour nourrir l’intrigue et pour donner corps aux péripéties, inventant suffisamment de détails (y compris l’apocryphe « Journal d’une insilée » de Chuck Palahniuk) pour donner densité à ses personnages et à leur environnement, la cohérence interne du récit vient hélas s’éroder sur l’écueil des derniers chapitres. Conduire le raisonnement à l’extrême, notamment lorsque l’action s’emballe, pousse à la faute non seulement les personnages, mais aussi l’auteur. La tension croissante de la dernière partie ne suffit pas à masquer les interstices par lesquels se glissent les entorses aux postulats. Rien n’explique que la Rupture, entité terrifiante aux pouvoirs souvent décrits comme frôlant le surnaturel, soit si vite dépassée. Rien n’explique qu’elle se métamorphose in fine en une sorte de bureaucratie poussive et montrant rapidement ses limites. Rien n’explique que cette entité invisible se mette à se manifester dans le monde réel, un de ses membres y montrant son insigne comme un banal policier, ni qu’un individu préalablement enlevé par la Rupture (et, comme tel, promis à n’être jamais revu par quiconque) revienne dans le quotidien sans guère susciter de surprise. Rien n’explique qu’un membre de cet organisme si exclusivement attaché aux violations que constituent les ruptures faute de manière si grave, allant jusqu’à ouvrir le feu sur un étranger qui n’a pas commis ce crime. Et aucune logique, même tordue, ne laissait prévoir (que l’on peut considérer, c’est selon, comme une surprise ou comme une maladresse) l’artifice par lequel le criminel s’apprête un moment à fausser compagnie aux deux villes, ni qu’il y renonce si facilement.

On termine donc ce roman sur une légère déception. Reste que la fin n’est pas dépourvue, loin s’en faut, de belles idées. La révélation de l’essence des personnages composant la Rupture ne peut que séduire. Les adieux du héros à ses compagnons d’enquête, à la limite de l’impalpable et pourtant poignants, la prise de conscience de son destin inattendu composent, pour finir, des scènes élégantes, à la manière cinématographique, et viennent boucler la boucle en évoquant ces vieilles images de films en noir et blanc auxquelles faisaient déjà penser les premières pages.

Si « The City & The City » apparaît en définitive comme un roman imparfait, si la pléthore de distinctions reçues laissait – comme souvent – attendre mieux, force est d’admettre que ce récit est développé, le plus souvent avec habileté, sur un postulat profondément original. Une atypie qui constitue l’intérêt majeur de cet ouvrage, lequel restera sans doute dans les mémoires comme une curiosité, un de ces inclassables que l’on ne regrette jamais d’avoir lu.


Titre : The City & The City (The City & the City,2009)
Auteur : China Miéville
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Nathalie Mège
Couverture : Marc Bruckert
Éditeur : Fleuve Noir
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 390
Format (en cm) : 14 x 22,5 x 2,6
Dépôt légal : octobre 2011
ISBN : 978-2-265-09065-1
Prix : 20 €



Hilaire Alrune
1er juin 2012






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