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Yeux d’Opale (Les)
Bénédicte Taffin
Gallimard Jeunesse, roman (France), croisement SF-Fantasy, 678 pages, septembre 2010, 19,50€

Sur Opale, au royaume de Kindar, le roi et son fils Sylfin meurent dans un accident de chasse. La princesse Héléa ne peut monter sur le trône : elle est à moitié « chimar », monstrueuse, par sa mère. Ses vassaux se révoltent, et l’Ordre religieux du pays, qui voudrait tuer ou réduire en esclavage les chimars, se frotte discrètement les mains.
Sur Onyx, la vie des gens est entièrement contrôlée par les IAs. Certains souffrent d’être systématiquement assistés voire infantilisés. Profitant d’un vol spatial de colonisation d’une autre planète, ils détournent le vaisseau et désactive l’IA. Mais impossible de rejoindre la planète visée. Ils s’écrasent sur Opale.
L’arrivée de ce vaisseau et des Onyxiens, au milieu du champ de bataille entre Héléa et ses opposants, va redistribuer les cartes, avant la mystérieuse et étrange réapparition du prince Sylfin...



Pour son premier roman, Bénédicte Taffin met la barre très haut. Nourrie aux classiques de la SF des années 70-80 (Asimov, Van Vogt, Herbert, McCaffrey, Zimmer Bradley), elle nous propose avec « Les Yeux d’Opale » la rencontre entre deux univers. L’un se rapproche de la fantasy : Opale, avec sa société féodale, ses êtres rejetés - les chimars, ou « démons » - et son église toute-puissante. L’autre, Onyx, est pure SF : les IAs contrôlent tout, assistent les humains, les occupent surtout en toutes choses, des déplacements à la procréation, sans leur laisser la moindre décision majeure.
Mais là où le bât blesse, c’est que jusqu’à leur rencontre, les chapitres alternent entre les deux. Si le côté Opale est facile à lire, et ne réserve que quelques interrogations sur des aspects spécifiques de cette société (notamment le statut des chimars), le versant Onyx est bien plus ardu : termes techniques, descriptions pointues de ce monde aseptisé et des multiples codes sociaux qui en découlent (éducation, santé, sexualité...), avant de se corser avec le départ du vaisseau, et la lutte pour désactiver l’IA, qui vaut certaines bonnes pages de cyberpunk.
Bref, un rude va-et-vient, qui prend un bon tiers du roman, pour ne pas connaître de l’histoire plus long que ce que mentionnait la quatrième de couverture !

On en a néanmoins appris pas mal, même si, on s’en doute, tous les ponts sont coupés avec Onyx, et qu’on peut effacer ça de notre mémoire. La première bonne surprise arrive avec la rencontre entre les deux peuples, et la révélation que s’ils sont tous deux humanoïdes, l’un diffère singulièrement de nous (je vous laisse deviner lequel, c’est hélas relativement évident, l’inverse aurait été réellement plus surprenant).

La suite, hélas, est assez décevante. Je le disais, l’auteure a mis la barre très haut, et donc trop haut. En voulant balayer dans un seul roman, et son premier de surcroît, de nombreux champs classiques de la SF et de la fantasy, elle se perd en route.

On est dans du roman jeunesse, je passe donc sur les facilités (le traducteur vocal instantané... pour des ex-assistés, les Onyxiens acquièrent très vite de grandes compétences dans les domaines de pointe) ou les difficultés auto-imposées (la base de calcul en 8, qui rendra toute datation ou conversion pas évidente du toute) pour me concentrer sur l’intrigue. Le retour du prince Sylfin, dont le caractère a bien changé, laisse présager une substitution. Plus on en apprend sur les chimars (avec notamment un commando rebelle aux « mûthies » - mutations - puissantes), plus cela semble probable. Seule l’identité du métamorphe étonnera, d’autant qu’il complote en marge d’une religion toute-puissante qui traque et tue les chimars, ou enrôle secrètement ceux de sa puissance.
Aux deux tiers du livre, on perd peu à peu l’intérêt tant il se passe peu de choses majeures, seulement des actions anecdotiques liées aux contacts entre les deux peuples. Les personnages secondaires se multiplient, les questions aussi. Les morts également, mais on espère qu’à réduire les personnages superflus, on se concentrera sur le principal. Hélas...

Tout se joue dans les dernières pages, avec une énième péripétie qui frappe les Onyxiens tandis qu’Héléa libère son frère qui chasse l’usurpateur et rétablit la paix dans le royaume. Tout est bien...

... qui ne finit pas.
Si le lecteur comprend beaucoup de choses par lui-même (guère originales) dans les derniers chapitres (surtout l’avant-dernier), beaucoup de questions restent sans réponses. Qui est le Vénéré ? D’où tire-t-il son pouvoir ? Qui est Shira, où vit-il, pourquoi n’intervient-il pas ? Et Sybelle, l’éternelle agent double ?
Le dernier chapitre se veut une conclusion, et donne quelques nouvelles éparses des personnages quelques temps après la dernière tempête des Sources qui a frappé le royaume. On dirait la fin d’une première saison de série : on ne sait pas ce qu’on va faire ensuite, alors on ouvre plus de portes qu’on n’en ferme.
On pourrait se dire qu’un second tome est en préparation. Hélas, la conclusion ne donne guère envie de s’y plonger : que contiendrait-il ? Une redite du stratagème de l’usurpateur métamorphe ? Guère intéressant. Un retour des IAs ? Grotesque. La découverte du second continent d’Opale, lieu d’exil des chimars libres ? On imagine mal l’intrigue qui y serait développée. Quant à Manora... le procédé est si grossier qu’il ne fait que terminer le roman sur une pirouette assez ridicule.
(Une petite visite sur le blog de l’auteure le confirme : la suite sortirait apparemment chez Asgard, Gallimard passant la main faute de ventes suffisantes. Ah, édition et économie...)

Le livre de Bénédicte Taffin a beaucoup de qualité. Il est bien écrit, on sent un réel talent pour la fantasy comme pour la SF. Mais il ne va nulle part. Passée la rencontre entre les deux mondes, l’intrigue est bancale, mal gérée, tellement creuse qu’il faut remplir avec des péripéties certes palpitantes mais qui font guère avancer la compréhension de ce monde pourtant complexe et bien conçu.
Et à force d’action, les réponses que le lecteur est en droit d’attendre sont soit oubliées, soit si allusives (toutes les actions du lundsum) que les plus jeunes resteront dans le vague. Les autres, plus imaginatifs ou déjà plus emplis d’autres lectures (voire les classiques cités plus haut), en seront réduits à se faire leur propre opinion, à boucher les trous à la place de l’auteure. Personnellement, si j’apprécie qu’un auteur ne prenne pas son lecteur pour un idiot, j’aime aussi lorsqu’il fait son travail de A à Z.
Aux Imaginales 2011, l’auteur Peter Brett, publié en France par Bragelonne, disait qu’il avait écrit 3 romans avant d’essayer de faire publier le 4e. 3 romans écrits à titre d’entraînement, de perfectionnement... « Les Yeux d’Opale » entre dans cette catégorie : la matière est là, beaucoup de qualités dans la plume comme dans l’imagination (les IAs et Onyx en général, les chimars, l’Ordre, les tempêtes...), mais des points à améliorer encore grandement (l’intrigue, la gestion des péripéties, l’intérêt général) pour satisfaire pleinement le lecteur.

Une déception donc d’autant plus grande que les espoirs initiaux étaient élevés, mais la découverte d’une auteure talentueuse, à surveiller dans les années à venir.


Titre : Les Yeux d’Opale
Auteur : Bénédicte Taffin
Couverture : Sylvain Demierre
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Collection : Grand format Littérature
Site internet : page roman (site éditeur)
Pages : 678
Format (en cm) : 15,5 x 22,7 x 3,7
Dépôt légal : septembre 2010
ISBN : 9782070628148
Prix : 19,50 €



Nicolas Soffray
26 mars 2012






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