Chargement...
YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




Pandore Abusée
Peter F. Hamilton
Milady, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), space-opera, 700 pages, mai 2008, 9€

Si Peter F. Hamilton est surtout connu pour son monumental opus intitulé « L’Aube de la Nuit », il est également l’auteur de deux trilogies, l’une consacrée à l’enquêteur Greg Mandel, l’autre se déroulant dans le vaste univers futur du Commonwealth. « Pandore Abusée » ouvre la tétralogie de l’Étoile de Pandore, qui se déroule dans ce même Commonwealth, à travers six cents mondes et un peu plus de deux mille neuf cents pages.



Dans un lointain futur, Ozzie Fernandez Isaacs, jeune chercheur « hésitant entre le génie pur et la débilité profonde » invente la technologie du trou de ver, qui permet de se déplacer d’un bout à l’autre de la galaxie. En 2380, alors que les humains ont grâce à cette avancée colonisé plus de six cents planètes, Dudley Bose, obscur astronome dont la carrière n’a jamais vraiment décollé, fait une découverte fracassante : très loin dans l’espace, en quelques secondes à peine, des étoiles ont été enveloppées par des gigantesques superstructures. La présence de tels artefacts, dont l’existence avait été prophétisée dès le vingtième siècle par un scientifique du nom de Dyson, signe de manière indiscutable la présence d’intelligences ayant atteint un niveau technologique insensé.

Mais ces sphères sont à mille deux cent quarante années-lumière du Commonwealth, une distance telle que la technologie usuelle des trous de ver n’y saurait suffire, imposant l’installation de relais aux coûts prohibitifs sur une longue série de planètes intermédiaires. Pour Nigel Sheldon, co-inventeur avec Ozzie Fernandez Isaac du voyage intersolaire, il suffit pour les atteindre à moindre frais de construire un nouveau type de vaisseau spatial capable de dépasser la vitesse de la lumière. “C’est une adaptation relativement simple de nos générateurs de trous de ver actuels. Au lieu de générer un trou de ver fixe, on peut créer un trou de ver permanent et flottant, à l’intérieur duquel il serait possible de voyager”. On n’en saura guère plus, et mieux vaut considérer de tels passages comme une caricature des dialogues de l’âge d’or du genre plutôt que comme un essai contemporain de « hard science ».

Nigel Sheldon et Ozzie Fernandez Isaacs n’hésitent pas une seconde à s’investir dans ce projet titanesque. Pour ce faire, ils recrutent le capitaine de la NASA Wilson Kime, premier pilote à avoir posé un vaisseau sur Mars, mais à qui Sheldon avait alors coupé l’herbe sous le pied avec un rare manque d’élégance. Car si la technologie des trous de vers a rendu les pilotes inutiles, Wilson Kime, tiraillé entre un passé héroïque qui n’existe plus et un futur qu’il ne tient qu’à soi de construire, a su mieux qui quiconque réussir dans la colonisation de nouveaux mondes. “Peu nombreux”, argumente Sheldon, “sont ceux qui comme vous sont capables de recréer huit mille kilomètres carrés d’une France qui n’a jamais existé que dans la littérature romantique”. Une fois Kime recruté, le projet est lancé.

Vaisseaux géants et portails transgalactiques, planètes sauvages en cours d’exploration, coffres-forts virtuels permettant de s’assurer de la paternité d’une découverte, extra-terrestres incompréhensibles ou friands jusqu’à la dépendance de souvenirs humains, animaux génétiquement modifiés, intelligences artificielles, robots destructeurs, tatouages mobiles et métachromatiques aux fonctionnalités cyberpunks, cures de rajeunissement à répétition, numérisation de la mémoire à des fins d’immortalité, utopies diverses et architectures délirantes : l’auteur déploie un éventail de thèmes à l’échelle de son gigantesque Commonwealth Intersolaire.

S’il n’invente rien, s’il n’innove pas, s’il s’affaire plus à tisser un immense patchwork de tout ce qu’a pu offrir la science-fiction depuis quelques décennies qu’à lui ouvrir des horizons nouveaux, Peter F. Hamilton nous livre néanmoins des idées et des réflexions intéressantes. Ainsi sur le thème à présent rebattu de l’immortalité par conservation de la mémoire dans un support informatique ou dans un corps nouveau (citons par exemple les « constructs » du « Neuromancien » de William Gibson, les « réenveloppements » de Takeshi Kovacs de Richard Morgan, ou, très longtemps avant l’avènement du genre cyberpunk, les résurrections proposées par les romans d’Henri Vernes), il n’hésite pas à prendre résolument le contre-pied de ce qu’ont fait ses prédécesseurs. En effet ces immortalités technologiques, chez Peter F. Hamilton, ne rendent pas la mort ou l’assassinat secondaires. Bien au contraire : ce qui n’est pas conservé, ce qui est perdu pour toujours – la mémoire entre la dernière sauvegarde et la mort violente – peut constituer un traumatisme capable de hanter sa victime durant des décennies. De surcroît, avec les centaines d’années passées dans un corps sans cesse rajeuni, la perspective d’être assassiné et de se retrouver dans un autre corps acquiert-elle pour certains une dimension nouvelle ? L’un des protagonistes le formule clairement : “Il y aurait forcément un gouffre entre ce qu’il était aujourd’hui et le Kime futur. Une différence essentielle. Une copie, même parfaite, est toujours une copie”.

L’enquête policière est donc l’un des ressorts de ce long roman de sept cents pages découpé en quatorze chapitres. Menée par une investigatrice hors pair issue d’un étrange monde utopique, attachée dans le même temps à résoudre des assassinats inexplicables et à traquer un terroriste, cette enquête finira par coïncider avec l’argument principal du récit, le saboteur étant étroitement lié à une secte décidée à empêcher tout voyage vers les artefacts récemment découverts. Dans le même temps, Ozzie Fernandez Isaacs se lance dans une étrange quête sur la planète des Silfens qui au contraire l’éloigne du voyage programmé. À travers les trajectoires de ces héros et d’une multitude de personnages secondaires prend peu à peu forme l’univers gigantesque du Commonwealth Intersolaire, dans toute son étendue et toute sa complexité. Et le dernier chapitre, décrivant avec une réelle force d’évocation l’exploration progressive d’une sphère de Dyson, un de ces « Big Dumb Objects » chers au space-opera, ne récusera en rien cette démesure.

Il était inévitable que sur une telle distance quelques défauts finissent par apparaître. Ainsi, la technique d’introduction des diverses intelligences extra-humaines dans le récit peut surprendre. Elle se fait systématiquement par allusions ou par petites touches, en arrière-plan, alors que leur découverte n’a pu qu’être une étape importante dans l’histoire de l’humanité. Ainsi des premières mentions des Silfens, ainsi des premières évocations de la Marie Céleste, immense vaisseau abandonné sur Far Away et de son hypothétique habitant, l’Arpenteur des Mondes. De même, l’apparition initiale au fil du récit, parfois par de simples allusions, de cette étrange entité qu’est l’Ange des Hauteurs laisse le lecteur sur sa faim, et ceci d’autant plus que la rencontre avec ses habitants, au chapitre dix, l’inscrit dans une surprenante normalité. De la sorte, certains premiers contacts entre les humains et autres formes d’intelligence, évènements qui ne peuvent être que d’importance historique, nous semblent curieusement occultés. Ils prennent alors, par rapport à de simples péripéties vécues par les protagonistes, un rang secondaire inattendu. Ceci donne à la longue l’impression que l’auteur s’en désintéresse – même s’il ne cherche peut-être qu’à intriguer le lecteur – et génère une impression de déséquilibre qui vient parfois nuire à l’ampleur revendiquée du roman. Ceci étonne d’autant plus que ces intelligences extra-terrestres ne semblent pas particulièrement nombreuses, car, même si le Commonwealth Intersolaire a créé dès son expansion un Conseil de l’exoprotection destiné à estimer les menaces représentées par d’éventuelles intelligences extra-terrestres, ses membres sont les premiers à admettre que “[…] les races intelligentes étaient une denrée rare dans cette partie de l’univers”.

À l’inverse, certains éléments prennent une place que le récit ne saurait justifier. Ainsi du quatrième chapitre, récit d’un vol en planeur futuriste au cœur d’une tempête au-dessus de la jungle, qui avoisine les cinquante pages et – même si l’on croit deviner qu’il trouvera sa justification dans les tomes suivants – ne participe nullement à l’intrigue. Pourtant, comme nous l’écrivions déjà dans notre critique de « Mindstar », premier roman de l’auteur, Peter F. Hamilton ne donne jamais l’impression de faire du remplissage. Pas de dialogues pour aller plus vite à la ligne et remplir page sur page, pas de paragraphes courts pour occuper de la place et grossir artificiellement le volume. Car ce quatrième chapitre, à la fois facultatif et magnifique, est de loin le plus beau du récit. Comme si Peter F. Hamilton se laissait simplement aller au pur plaisir de l’écriture, ce qu’en l’occurrence on ne saurait lui reprocher.

Reste que de tels défauts de structure sont non seulement compréhensibles, mais également inévitables. La mise en place d’un univers constitué de centaines de planètes, la multiplicité de personnages et de détails, la démesure revendiquée composent les éléments d’une narration complexe, foisonnante, et incontestablement ambitieuse. Ce défi d’envergure est donc honnêtement relevé, même si sa difficulté majeure – la composition d’un équilibre harmonieux entre les diverses parties – n’est ici pas totalement résolue. Malgré cette réserve, force est de reconnaître à l’opus des qualités certaines. Car si « Pandore Abusée » ne constitue ni un roman novateur ni une œuvre maîtresse, le récit se révèle efficace, intéressant, souvent prenant, jamais ennuyeux. Du space opera de qualité, à l’instar des volumes composant le Cycle de la Culture de Iain M. Banks, et un premier tome dense et profus qui donne envie d’aller plus avant.


Titre : Pandore Abusée (Pandora’s Star, 2004)
Auteur : Peter F. Hamilton
Série : L’Étoile de Pandore, tome 1
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Nenad Savic
Couverture : Manchu
Éditeur : Milady (édition originale : Bragelonne, 2005)
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 700
Format (en cm) : 11 x 17,9 x 3,9
Dépôt légal : mai 2008
ISBN : 9782811200377
Prix : 9 €



À lire aussi sur la Yozone : La critique de l’édition précédente


Hilaire Alrune
25 mars 2012






JPEG - 21.9 ko



WebAnalytics